Préparer l'économie mondiale pour l'avenir

Mohamed A. El-Erian

3 minutes de lecture

Sans vision ni effort concerté, notre résilience humaine, financière et institutionnelle continuera de s’éroder, nous rendant de plus en plus vulnérables à des chocs fréquents et violents.

 

Une réalité dérangeante devient de plus en plus difficile à ignorer. L'économie mondiale traverse une période de «chocs plus fréquents et plus violents», comme le dit le lauréat du prix Nobel Michael Spence. Au lieu d'être confrontés à des perturbations isolées et temporaires, nous sommes confrontés à un changement structurel vers une volatilité inquiétante, une fragmentation croissante et une dispersion plus large des résultats pour les pays, les entreprises et les ménages. L'ancien monde a disparu, et pratiquement tout le monde risque d'être perdant dans le nouveau. La question est de savoir dans quelle mesure et comment y remédier.

La guerre en Iran, qui s’est étendue à tout le Moyen-Orient, illustre cette nouvelle réalité. Même si les dégâts locaux, régionaux et mondiaux ne cessent de s’aggraver, il s’est avéré difficile de mettre en place un «coupe-circuit» durable. De ce fait, les dommages économiques évoluent et s’aggravent, les premiers effets sur les prix de l’énergie et les taux d’intérêt alimentant une inflation plus généralisée et augmentant le risque de ralentissement de la croissance et d’instabilité financière.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Un «coupe-circuit» s’est avéré tout aussi insaisissable pour la guerre en Ukraine, et nous avons observé la même dynamique dans des sphères économiques et financières plus restreintes, de l’utilisation des droits de douane et des sanctions sur les investissements comme armes à la fragmentation des chaînes d’approvisionnement. Il est tentant de traiter chacun de ces événements comme des épisodes isolés — et c’est précisément ce que font de nombreux décideurs politiques et investisseurs. C’est une erreur.

Plutôt que de constituer des événements isolés, l’instabilité actuelle est le résultat prévisible de la disparition de trois récits autrefois dominants, sans qu’aucun récit unificateur ne vienne les remplacer. Le premier est la mondialisation. L’époque où une intégration économique toujours plus profonde était considérée comme une force stabilisatrice est révolue. La promesse selon laquelle l’interdépendance réduirait le risque de conflit a été remplacée par l’utilisation des échanges commerciaux et de la finance comme armes, et par l’exploitation des points d’étranglement. Le monde n’ayant pas su remédier à temps aux effets distributifs néfastes de la mondialisation, le trio essentiel composé de normes mondiales respectées, d’institutions multilatérales efficaces et de l’État de droit est aujourd’hui démantelé au profit de l’unilatéralisme, de la fragmentation et de l’impunité.

Le deuxième pilier de ce discours est le Consensus de Washington. La conviction selon laquelle la libéralisation, la déréglementation, la responsabilité budgétaire et l’indépendance des banques centrales sont la clé de la prospérité au niveau national s’est lentement éteinte ces dernières années. Ironiquement, ce sont les États-Unis qui ont ouvert la voie au renversement de cette approche sur leur propre territoire, alors qu’ils l’ont défendue pendant trois décennies pour le reste du monde.

Vient ensuite l’IA, qui est sur le point de bouleverser les hypothèses qui sous-tendent depuis longtemps les modèles économiques et les marchés du travail. Si l’IA recèle un immense potentiel de transformation en tant que technologie à usage général – notamment en matière de productivité –, de nouveaux cadres sont indispensables pour guider son adoption. Sans cela, les bouleversements risquent de dépasser la capacité d’adaptation des sociétés.

La perte de ces trois points d’ancrage a donné naissance à une culture de méfiance, à une pensée de type «jeu à somme nulle» et à une prise de décision à courte vue, qui détruit l’ancien sans avoir de remplaçants prêts à prendre le relais. À mesure que la suspicion remplace l’engagement, la quête d’une autonomie coûteuse remplace l’assurance collective, et toute coordination durable devient impossible. L’orchestre mondial joue sur des partitions différentes, sans chef d’orchestre en vue. Le résultat est aussi perturbateur que cacophonique.

Une fragmentation désordonnée conduira à une baisse de la croissance, à une hausse de l’inflation et à un accroissement des inégalités. Tout n’est cependant pas perdu: la trajectoire de ce nouveau monde peut encore être réorientée vers une direction plus positive, si nous avons le courage et la sagesse d’abandonner les mentalités dépassées et de construire un nouveau consensus en cinq points.

Premièrement, il est temps de dépasser le clivage «mondialisation contre protectionnisme». Les gouvernements devraient plutôt envisager ce que l’ancien premier ministre britannique Gordon Brown appelle une «mondialisation contrôlée allégée» — une approche pragmatique du «friendshoring» et de la réduction des risques qui sécurise les chaînes d’approvisionnement et les points d’étranglement critiques, sans sombrer dans des guerres commerciales contre-productives et d’autres politiques de «beggar-thy-neighbor».

Deuxièmement, la croissance durable et inclusive doit revenir au premier rang des priorités nationales. Cela ne signifie pas injecter de l’argent du côté de la demande de l’économie par le biais de nouvelles mesures de relance budgétaire et monétaire. Cela ne signifie pas non plus voler la croissance d’autres économies — ou la voler à l’avenir. Cela signifie plutôt se concentrer sur les gains de productivité, les améliorations des infrastructures et les transitions structurelles dans le domaine de l’énergie et au-delà.

Troisièmement, les ménages les plus vulnérables ont besoin d’aide. A l’heure actuelle, les filets de sécurité de trop nombreux pays manquent d’efficacité ou poussent involontairement les groupes vulnérables à devenir des assistés de l’État — sapant ainsi la participation au marché du travail — au lieu d’offrir les protections et les opportunités nécessaires pour garantir la sécurité et l’autonomisation.

Quatrièmement, l’évolution de l’IA ne peut être laissée à la «main invisible» du marché. Les politiques régissant cette innovation transformatrice doivent privilégier l’amélioration des conditions de travail plutôt que le remplacement des emplois (l’augmentation des capacités plutôt que l’automatisation). Cela implique d’utiliser les systèmes fiscaux pour ajuster les incitations et de privilégier les investissements à rendement rapide dans des secteurs sociaux tels que la santé et l’éducation, où l’IA peut combler les lacunes en matière de prestation de services. Cela implique également de fournir des orientations aux entreprises afin d’encourager une restructuration et une réinvention favorables à l’emploi et à la productivité, et non pas seulement des économies immédiates par le biais du remplacement de la main-d’œuvre. Cela implique enfin de réorganiser les partenariats public-privé pour garantir que la main-d’œuvre reste agile et dotée des compétences adéquates, et d’offrir un soutien à la transition aux segments les plus vulnérables de la population.

Enfin, pour préserver les institutions internationales, il faut les réformer. Les Nations unies, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale restent bridés par des structures et des systèmes de gouvernance obsolètes. Sans un système multilatéral plus représentatif et plus réactif, des scénarios autrefois impensables deviendront de plus en plus probables, mettant en péril notre bien-être futur.

Les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ne se résoudront pas d’eux-mêmes. Sans vision ni effort concerté, notre résilience humaine, financière et institutionnelle continuera de s’éroder, nous rendant de plus en plus vulnérables à des chocs fréquents et violents. Nous devons cesser de rêver du monde d’hier et, au contraire, nous adapter au monde d’aujourd’hui et créer les ancrages et l’élan dont nous aurons besoin pour prospérer dans le monde de demain.


Copyright: Project Syndicate, 2026.
www.project-syndicate.org

A lire aussi...