L’IPO de SpaceX transformera l’investissement dans l’industrie spatiale

Emmanuel Garessus

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Le marché valorisera SpaceX davantage sur la base d’un narratif que de ses flux de trésorerie, selon Moritz Henkel, de VanEck.

 

L’industrie spatiale est en plein développement et l’introduction en bourse de SpaceX devrait accélérer sa croissance. L’IPO est attendue pour ces prochains mois à une valorisation qui paraît très audacieuse. Le magazine Barron’s parle d’une capitalisation qui pourrait s’approcher de 2000 milliards de dollars, ce qui correspondrait à 75 fois les ventes et 160 fois le bénéfice d’exploitation (EBITDA). Le groupe d’Elon Musk, qui devrait lever 75 milliards de dollars à cette occasion, deviendrait la sixième plus grande société américaine en termes de capitalisation. 
L’investisseur s’intéresse de plus en plus à cette classe d’actifs, ainsi que le montre l’afflux de fonds pour l’ETF sur l’industrie spatiale de VanEck, un leader de la gestion thématique. En matière d’industrie spatiale, VanEck a lancé un ETF Space Innovators en juin 2022. Il est le seul ETF sur ce secteur actuellement en Europe. Il a récolté 1,3 milliard de dollars à ce jour. La performance est au rendez-vous avec un rendement annuel de 45% depuis le lancement et en 2026 un gain de 40% à ce jour. Moritz Henkel, product manager auprès de VanEck, basé à Francfort, répond aux questions d’Allnews:

L’événement de l’année dans l’industrie spatiale sera l’IPO de SpaceX. Concrètement, comment allez-vous l’intégrer dans votre ETF?

Comme l’ETF est basé sur un indice et que les indices définissent avec précision l’effet des IPO, la documentation nécessaire à ce sujet est déjà disponible pour les investisseurs. Cette transparence des règles fait partie des avantages d’un ETF basé sur un indice. Le règlement de l’indice spatial stipule qu’une IPO est analysée à l’aune de différents critères, comme sa liquidité, sa taille et la répartition de son actionnariat. Et que le rééquilibrage est effectué chaque trimestre. Il est précisé que la cotation devrait intervenir d’ici la fin de juillet pour intégrer la revue de l’indice en septembre. Nous pouvons déjà indiquer que,  sous réserve que SpaceX remplisse toutes les conditions, le titre serait intégré à l’indice lors du rebalancement de septembre. Toutefois, le respect de l’ensemble des critères n’est pas garanti à ce stade, certaines exigences, telles que le seuil minimal de flottant de 10 %, pouvant ne pas être remplies.

«L’industrie spatiale est plus diversifiée et plus profonde qu’on le pense.»

Quelle devrait être sa pondération dans l’indice?

Des règles sont également établies dès le départ à ce sujet. Le but est de couvrir le thème à travers un certain nombre d’acteurs de la branche d’activité afin d’éviter le risque de concentration. Au total, la limite maximale est de 8% pour l’indice spatial au cas où SpaceX devait y être intégré. 

L’économie spatiale est-elle une nouvelle classe d’actifs?

Oui, c’est un domaine suivi par de plus en plus d’investisseurs. L’industrie spatiale a longtemps été dominée par les activités et les agences gouvernementales. Un tournant s’est produit ces dernières années. Des entreprises privées ont émergé et ne sont plus limitées à des niches de ce marché, mais elles bénéficient d’une attention accrue de la part des investisseurs et d’afflux de capitaux croissants, tant sur les marchés privés que cotés. L’IPO de SpaceX pourrait envoyer un nouveau signal, montrant que l’industrie spatiale s’est bien établie et qu’elle a atteint un nouveau stade de développement. Pour les investisseurs institutionnels, c’est un segment investissable. Je précise que le succès d’une IPO n’est pas garanti.

Comment se répartissent les parts de marché sur les principaux segments de ce marché?

L’industrie spatiale est plus diversifiée et plus profonde qu’on le pense. Le principal segment, avec une part de marché de 60 à 70%, en termes de chiffres d’affaires, est celui des satellites et des services de données. Il s’agit des satellites de communication, de l’observation de la Terre, ainsi que l’analyse de données associée. 

Deuxième segment, les infrastructures de lancement et du secteur spatial — lanceurs, moteurs et infrastructures au sol — représentent aujourd’hui 15 à 20% des chiffres d’affaires. Cela peut paraître modeste mais leur importance stratégique est considérable puisqu’en l’absence d’accès à l’orbite, rien d’autre ne fonctionne. 

«L’industrie spatiale est mondiale, ce qui est important pour les investisseurs.»

Le troisième élément est celui de la défense, représentant environ 20 %. Les besoins en matière de défense sont profondément intégrés aux segments des communications satellitaires et de l’observation de la Terre via des technologies à double usage, de sorte que les revenus liés à la défense sont en réalité sensiblement supérieurs à ce que ce chiffre isolé pourrait laisser penser. La composante défense est ainsi considérée comme un moteur clé de croissance à long terme pour le secteur.

Cette répartition reflète l’état actuel de l’industrie et ne constitue pas une structure permanente. Les frontières entre les segments sont dynamiques et évoluent à mesure que le secteur mûrit, que les technologies convergent et que de nouveaux modèles économiques émergent.

Face à un secteur en pleine transformation, est-ce qu’il est préférable d’y investir avec une approche indicielle ou avec la gestion active?

Une approche indicielle peut être bien adaptée pour couvrir un secteur à forte croissance tel que l’industrie spatiale, en raison de sa transparence et de règles clairement définies.

Un indice thématique bien conçu peut garantir la pureté thématique, par exemple en exigeant que les entreprises tirent une part significative de leurs revenus directement d’activités liées au spatial, tout en intégrant des mécanismes de contrôle des risques en matière de concentration, de pondération et de diversification. Le principal avantage réside dans la discipline : les critères étant objectifs, l’indice ne suit pas de narratif. Une entreprise respecte les règles ou ne les respecte pas. Et, du fait de son rebalancement trimestriel, l’indice évolue avec le secteur, reflétant les évolutions de l’industrie, de l’exposition thématique et de la composition du marché, sans recourir à un jugement discrétionnaire.

Cela étant, les investisseurs doivent garder à l’esprit que les stratégies indicielles ne suppriment pas le risque de marché. Elles restent exposées à la volatilité globale, aux risques d’exécution et à l’intensité capitalistique inhérents au secteur spatial. 

Est-ce que les acteurs non américains jouent un rôle majeur sur ce marché?

Oui. L’industrie spatiale est mondiale, ce qui est important pour les investisseurs. L’Europe peut s’appuyer sur une base industrielle et technologique solide, qui contribue au développement tant des satellites que des infrastructures. Toutefois, au cours de la dernière décennie, l’Europe a pris du retard sur les États-Unis et la Chine, et l’écart technologique s’est creusé.

Du point de vue de l’investissement, l’Europe est attractive, car les réponses politiques à ce retard se traduisent désormais par des décisions d’investissement. L’industrie spatiale européenne est devenue une priorité, avec des programmes majeurs soutenus par différents gouvernements. Toutefois, la question de l’exécution reste ouverte.

Au sein de notre ETF, les États-Unis représentent 60 à 65 %, tandis que le reste du monde en représente 35 à 40 %, dont 15 à 20 % en Asie et 10 % en Europe.

«SpaceX combine plusieurs lignes d’activité à des stades de maturité différents, en particulier à un stade précoce.»

Comment évaluer SpaceX? Quelles sont les valorisations des différentes unités?

Les cadres d’évaluation traditionnels peuvent s’avérer difficiles à appliquer dans ce cas, dans la mesure où SpaceX combine plusieurs lignes d’activité à des stades de maturité différents, en particulier à un stade précoce.

Starlink, au sein du segment des satellites, génère les revenus les plus récurrents. L’activité de lancement est de nature plus industrielle, avec un pouvoir de fixation des prix proche d’un quasi-monopole dans certains segments des infrastructures et de la logistique spatiales. Il existe également des segments pour lesquels la visibilité sur les flux de trésorerie est extrêmement limitée, comme les modèles dits de «deep space».

Cette complexité explique précisément pourquoi le marché devrait valoriser SpaceX davantage sur la base d’un narratif que de ses flux de trésorerie. Les investisseurs doivent être conscients que le cours de l’action sera fortement sensible aux anticipations en matière de croissance, de financement et de parts de marché.

Est-ce que le narratif justifie une capitalisation qui correspondrait à 75 fois les ventes?

La valorisation doit être envisagée sous plusieurs angles. Un niveau de valorisation aussi élevé refléterait l’anticipation du marché selon laquelle SpaceX deviendrait le leader mondial de l’industrie spatiale, plutôt qu’un acteur traditionnel de l’aéronautique ou des satellites. Elle traduit des attentes de croissance très forte et durable à travers plusieurs lignes d’activité. Si la valorisation devait effectivement atteindre un tel niveau, elle laisserait peu de marge d’erreur, tant sur le plan financier que technologique.

Cela étant, les valorisations d’introductions en bourse très médiatisées intègrent généralement des anticipations importantes, avec peu de données publiques pour les étayer, et sont souvent suivies d’une phase de normalisation à mesure que le marché établit une valorisation plus juste. Une fois encore, les investisseurs doivent être conscients que les hypothèses de valorisation fondées sur des narratifs sont particulièrement sensibles et laissent peu de marge d’erreur : lorsque les attentes ne sont pas satisfaites, la correction peut être rapide et significative.

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