Le risque d’une nouvelle dose de Keynes s’accroît!

Emmanuel Garessus

3 minutes de lecture

Nonante ans après le bestseller de Keynes, la hausse des dépenses publiques et des contrôles ne produit pas les effets escomptés, mais l’interventionnisme reste la recette préférée.

 

Les guerres ne sont pas seulement des conflits armés. Elles sont aussi le moteur principal de l’expansion continue de l’Etat et des dépenses publiques, ainsi que l’a révélé l’historien Ralph Raico dans «Great Wars and Great Leaders» (2010). Les dépenses augmentent nettement durant un conflit mais ne reviennent pas au point de départ lorsque la paix est revenue. La crise iranienne a de bonnes chances de s’inscrire dans cette tendance longue. Non seulement elle devrait augmenter significativement les prix et perturber la croissance, mais elle promet une hausse des déficits et des dépenses publiques.

Ce nouveau choc conjoncturel et budgétaire survient au moment où l’on célèbre les 90 ans de la publication de l’oeuvre principale de John Maynard Keynes, sa Théorie générale de l’emploi, des intérêts et de la monnaie (1936). Est-il possible que les autorités se détournent des réponses court-termistes et étatistes de Keynes, elles qui dominent plus que jamais la pensée économique? Faudra-t-il une crise économique pour s’éloigner du récit keynésien?

Le multiplicateur ne fonctionne plus

Face aux chocs conjoncturels, les autorités font généralement appel au multiplicateur keynésien pour relancer la croissance. Ce multiplicateur voudrait qu’une hausse des dépenses publiques induise une augmentation plus que proportionnelle du revenu national. Or il perd de son efficacité et conduit à une augmentation de la dette.

Les conséquences à long terme de l’oeuvre de Keynes apparaissent aujourd’hui dans la perte de maîtrise des budgets et dans le court-termisme des gouvernements.

Cet instrument keynésien perd de son sens lorsque la marge de manoeuvre budgétaire est restreinte, comme en France. Il en va de même lorsque l’évolution démographique est défavorable, comme en Allemagne. Une étude de Kai Behrens (ESM) montre que le multiplicateur budgétaire tombe à 0,5 avec le vieillissement démographique. La seule solution n’est pas keynésienne mais elle consiste à entreprendre des réformes structurelles, conclut l’économiste Daniel Stelter, auteur du blog Beyond the obvious, dans la Handelsblatt. Il faut accroître l’offre de travail, par exemple en relevant l’âge de la retraite, sous peine de «brûler du capital». Il conclut que les réformes structurelles ne sont pas des compléments utiles mais des conditions de base.

La situation budgétaire n’est pas plus favorable aux Etats-Unis qu’en France ou en Allemagne. Le déficit public américain devrait représenter 5,8% du PIB en 2026, selon le CBO. Le président Trump propose pourtant une hausse de 42% des dépenses militaires. «Un budget de la défense de 1500 milliards de dollars est irresponsable sur le plan budgétaire et inutile sur le plan militaire», estime l’institut Cato. Au cours de la prochaine décennie, Donald Trump vise 13’500 milliards pour la défense et 6000 milliards pour les dépenses hors défense. Pour l’Institut Cato, «ce transfert de fonds des programmes nationaux vers le Pentagone revient à réarranger les chaises longues sur le Titanic, compte tenu de notre crise budgétaire grandissante. D’ici 2036, les charges d’intérêts nettes, Medicare, Medicaid et la Sécurité sociale absorberont 100% des recettes fédérales.»

Le retour aux années 1970?

Si l’interventionnisme et la planification keynésiens sont toujours présents, ils avaient sérieusement été remis en question après le choc pétrolier des années 1970. Une répétition de ce scénario n’est possible que si une politique inappropriée est mise en oeuvre, estime John Cochrane, dans le Wall Street Journal. Celui-ci propose d’éviter des mesures telles que les contrôles de prix, les subventions et un resserrement des la politiqu monétaire. Que faire? A son avis, «ne pas créer de nouveaux obstacles à l’économie, assouplir les restrictions et laisser le marché jouer son rôle en orientant l'énergie vers les usages les plus importants sur le plan économique». Bref, il est urgent de se détourner de Keynes.

Mais la pression sociale et politique est telle qu’une hausse des dépenses publiques et de l’interventionnisme est la plus probable. Nous risquons de reprendre des recettes qui ne fonctionnent pas.

Le keynésianisme reste en effet majoritaire chez nos élites politiques et médiatiques, même si ses remèdes ne résolvent pas le problème. La faute en revient à l’environnement social.

Le poids politique et médiatique

«Les intellectuels sont peu jugés en fonction des mérites objectifs de leurs opinions, et beaucoup en fonction de l’opinion des autres sur leurs propres opinions», observe Samuel Fitoussi dans «Pourquoi les intellectuels se trompent» (Ed.L’observatoire; 2025). Nous ne sommes pas seulement dotés d’une «rationalité épistémique» mais aussi, et surtout, d’une rationalité sociale, révèle-t-il. Le coût social d’un changement d’opinion est décidément très élevé auprès de ceux qui nous gouvernent.

Dans «Les dommages du keynésianisme, 90 ans plus tard», le professeur Richard Ebeling revient longuement sur l’oeuvre de Keynes et ses conséquences à long terme dans une analyse publiée par la Future of Freedom Foundation.

Keynes avait propagé ses idées interventionnistes et ses contrôles à des fins de «justice sociale», note Ebeling. Les critiques libérales ont toujours été virulentes (Hayek, Pigou, Henry Simons), mais impopulaires. Ebeling cite par exemple l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, l’auteur de la «destruction créatrice». Dans le Journal of the American Statistical Association, Schumpeter osa des propos particulièrement acerbes à l’égard de Keynes dans un message ironique qui tentait de réécrire l’histoire de l’Ancien Régime français: «Louis XV était un monarque des plus éclairés. Conscient de la nécessité de stimuler les dépenses, il s’assura les services de dépensières expertes telles que Madame de Pompadour et Madame du Barry. Celles-ci se mirent à l’œuvre avec une efficacité sans pareille. Le plein emploi, une production maximale et le bien-être général auraient dû en être la conséquence. Il est vrai qu’au lieu de cela, nous trouvons la misère, la honte et, au bout du compte, un fleuve de sang. Mais ce n’était qu’une coïncidence fortuite.»

Les conséquences à long terme de l’oeuvre de Keynes apparaissent aujourd’hui dans la perte de maîtrise des budgets et dans le court-termisme des gouvernements. Certes Keynes répliquait qu’à long terme nous serons tous morts. Mais, pour Ebeling, «certaines personnes ne peuvent pas échapper à la réalité lorsque les conséquences à long terme de ces politiques à court terme commencent à se faire sentir». Le fait que les dirigeants continuent à entendre résonner la voix de Keynes est une «tragédie». En 2026, on reprend le vieux refrain: Davantage de contrôle et de dépenses publiques. L’économie appréciera à sa juste valeur.

A lire aussi...