La question de l’exposition des banques au crédit privé est sans doute celle qui revient le plus fréquemment aujourd’hui. Pourtant, elle reste difficile à trancher – non pas faute de transparence, mais en raison de l’absence de définition universelle.
D’un point de vue strictement technique, l’ensemble des prêts bancaires pourrait être considéré comme du crédit privé, dans la mesure où le modèle bancaire consiste à transformer des dépôts liquides en prêts illiquides. Une réponse correcte – mais peu éclairante.
Une définition hétérogène
Certaines institutions, notamment les assureurs, qualifient de crédit privé tout actif à revenu fixe autre que les obligations. Cette approche englobe des segments bien établis – comme la dette immobilière ou d’infrastructure – présents de longue date dans les bilans bancaires.
Mais ce n’est pas ce que les investisseurs ont réellement en tête. En pratique, le crédit privé désigne plutôt des prêts à des entreprises de moindre qualité, absents des bilans bancaires traditionnels – dont une partie du risque revient néanmoins indirectement aux banques.
Une exposition indirecte via les IFNB
Les grandes banques européennes appréhendent leur exposition au crédit privé via des financements accordés à des institutions financières non bancaires (IFNB), qui prêtent elles-mêmes aux entreprises.
Ainsi, Barclays évoque environ 20 milliards de livres d’exposition, tandis que Deutsche Bank mentionne 25,9 milliards d’euros. En pratique, ces portefeuilles correspondent à des financements structurés adossés à des ensembles diversifiés de prêts.
Dans le cas de Deutsche Bank, environ 73% de ces expositions reposent sur des structures proches des ABS, adossées à des prêts aux entreprises de taille intermédiaire, majoritairement investment grade. On est donc plus proche de la structured finance que du crédit privé direct.
Un système de financement en mutation
Le financement des entreprises européennes a profondément évolué. Les banques ne représentent plus qu’environ 55% du crédit total aux sociétés non financières – les marchés obligataires et les acteurs non bancaires ayant pris une place croissante.
Cela ne signifie pas pour autant que le risque revient dans les bilans bancaires. Au contraire, l’exposition aux IFNB diminue en proportion des actifs.
Sur les quelque 25% de prêts accordés hors du secteur bancaire, environ 23% proviennent des autres institutions financières, 1% des fonds d’investissement et 2% des compagnies d’assurance.
Une analyse par canaux
L’exposition des banques au crédit privé s’articule autour de trois canaux principaux.
Les fonds d’investissement représentent une exposition marginale – environ 20 milliards d’euros à l’échelle européenne – avec un levier limité.
Les institutions financières captives, bien que très importantes en taille, sont essentiellement composées de holdings et de structures intragroupe – la part du crédit privé y étant extrêmement faible.
Les autres intermédiaires financiers – notamment la titrisation et certaines sociétés de financement – concentrent l’essentiel des enjeux.
Le rôle clé de la titrisation
La titrisation constitue un canal potentiel d’exposition au crédit privé, en particulier lorsque les actifs sous-jacents sont des prêts aux entreprises non financières.
Cependant, les expositions nominales sont trompeuses – la majeure partie du risque est concentrée dans des tranches equity, tandis que les banques sont principalement exposées aux tranches les plus sûres.
Les données disponibles indiquent une exposition totale d’environ 151,8 milliards d’euros, dont environ 30% liés à des prêts aux entreprises. En tenant compte de la part des prêts originés hors du secteur bancaire, l’exposition effective peut être estimée à environ 22,5 milliards d’euros en termes de risque.
Une exposition globale limitée
Les sociétés financières de prêt restent concentrées sur des activités telles que le leasing ou le financement d’actifs, et sont souvent intégrées dans des groupes bancaires.
Au total, l’exposition directe des banques européennes au crédit privé apparaît très faible.
Un risque systémique probablement surestimé
Le crédit privé transforme progressivement le financement des entreprises – avec la montée en puissance d’acteurs non bancaires. Toutefois, l’interconnexion avec le système bancaire reste limitée et indirecte.