
Les Etats-Unis de Donald Trump imposent dorénavant un taux de droit de douane de 15% au reste du monde. Les marchés financiers ont accueilli la décision à travers une attitude défensive et attentiste. Que faut-il attendre des prochains mois aux Etats-Unis? L’UE va-t-elle modifier sa politique commerciale? Les marchés financiers vont-ils continuer de bien se comporter? Beat Wittmann, président et associé de Porta Advisors, qui a participé à la Conférence de Munich sur la sécurité, répond aux questions d’Allnews:
Quelle est votre analyse des décisions de la Cour suprême américaine et de l’imposition de tarifs de 15% par Donald Trump?
La décision de la Cour suprême et la réaction de Donald Trump étaient prévisibles et elles étaient d’ailleurs anticipées. La décision de la Cour suprême ne mettra pas fin à l’emploi par l’Administration Trump des droits de douane et de les imposer à l’aide de toutes les voies juridiques possibles. Pour l’Administration Trump, le «droit de douane» est le plus beau mot du vocabulaire. Il était inscrit dans le «Projet 2025», soit dans le programme de la Heritage Foundation qui avait formé la base de la politique de Donald Trump s’il était élu.
Donald Trump poursuivra sa politique tarifaire à l’avenir en dépit de la décision de la Cour Suprême. Les bénéficiaires des décisions sont les pays dont les taux de droits de douane étaient supérieurs à 15% et les perdants ceux qui avaient des taux inférieurs.
Les droits de douane sont des mesures protectionnistes qui économiquement ne servent à rien. La Fed a publié une étude qui montre que ce sont les consommateurs et les PME américaines qui supportent la majeure partie de ces coûts. Cette étude ne fait que confirmer la théorie économique.
Quelles en seront les conséquences à moyen terme?
La politique commerciale américaine aura pour premier effet de créer le chaos, et ce dernier n’est pas prêt de s’estomper.
Ce chaos réduira les incitations des entreprises à procéder à des investissements, à créer des emplois. Il réduira les incitations des individus à consommer et celles des investisseurs à investir sur les marchés financiers. Les acteurs économiques ont en effet besoin de prévisibilité dans leurs choix. Les investisseurs financiers adopteront une attitude plus défensive. Le chaos devrait même s’accroître à l’approche des Midterms dans le contexte d’un ralentissement économique aux Etats-Unis.
Sur le plan géopolitique, la volatilité va persister. Le discours de Marco Rubio lors de la Conférence de Munich, à laquelle j’ai assisté, était tout à fait dans la ligne de celui de J.D. Vance l’an dernier. Cette politique conduira les marchés à ajouter une prime sur les actifs financiers américains. Il en résultera une fragmentation croissante de l’économie globale et des marchés des capitaux. Tout le monde participera au phénomène au «De-Risking» des Etats-Unis et à la dé-dollarisation. Les Européens et les Asiatiques profiteront de ce chaos permanent.
«Le chaos devrait même s’accroître à l’approche des Midterms dans le contexte d’un ralentissement économique aux Etats-Unis.»
Cette défaite de l’Administration marque-t-elle le début de la fin de la méthode Trump?
Non. Les droits de douane n’ont aucun sens économique, mais Donald Trump les appliquera simplement d’une autre manière. La conséquence se résume par une autre loi économique, l’effet de substitution.
Cette politique protectionniste incite chaque pays à s’engager dans des Accords commerciaux sans les Etats-Unis. L’isolationnisme américain ira en grandissant, en termes de participation aux chaînes de valeur et aux échanges commerciaux. Nous n’avons pas franchi le pic de l’incertitude. Nous sommes plutôt entrés dans une période de chaos permanent.
Les Midterms de novembre ne devraient-ils pas provoquer un retour à une forme de stabilité si le parti présidentiel est différent de celui du parti majoritaire au Congrès?
Donald Trump pourrait toujours utiliser les «executive orders» pour mener sa politique étrangère. Il est vrai que son pouvoir est en train de se réduire, ainsi que j’ai pu le constater lors de la Conférence de Munich sur la Sécurité. Des sénateurs ont clairement exprimé leur désaccord avec sa politique, ce qui ne s’était pas produit l’an dernier. La résistance à sa politique géopolitique tend à augmenter. Et il en va de même de sa politique économique. S’il perd la majorité au Congrès, il sera confronté à des tentatives de destitution (empeachment) et à un vent d’opposition qui ralentira son action.
Ces prochains mois, Donald Trump multipliera les efforts pour imposer sa ligne politique. Nous sommes dans un phase d’escalade et d’augmentation du chaos en 2026.
Vous connaissez bien la politique européenne. Est-ce que l’Europe va elle-même devenir plus protectionniste et décidera des droits de douane contre la Chine?
L’Europe a eu une attitude très défensive jusqu’à maintenant. Je crois que dans un monde où tant la Chine que les Etats-Unis sont protectionnistes, les Européens vont suivre, mais dans une moindre mesure. Le déséquilibre commercial avec la Chine est inacceptable, comme l’est le soutien russe en Ukraine de la part de Pékin. L’escalade devrait aussi concerner la géoéconomie.
L’Europe pourrait prendre davantage de mesures. Elle dispose de nombreux atouts dans ses mains. Après avoir été défensive et constructive, l’attitude européenne devrait changer ces prochains mois.
Est-ce que la hausse de la monnaie chinoise peut empêcher un conflit commercial entre l’Europe et la Chine?
Je ne pense pas que les monnaies jouent un rôle clé dans ce contexte. La priorité est accordée aux droits de douane et aux barrières non tarifaires. Le complexe technologico-industriel et de défense et qui participe à l’autonomie stratégique de l’Europe sera défendu à travers de nombreuses restrictions au nom de la sécurité nationale.
«La position de la Suisse ne va pas s’améliorer dans un monde caractérisé par le diktat des grandes puissances.»
Quelle est la place de la Suisse dans ce contexte, elle qui défend l’état de droit, le multilatéralisme et la théorie des avantages compétitifs?
La position de la Suisse ne va pas s’améliorer dans un monde caractérisé par le diktat des grandes puissances. Les Etats-Unis, la Russie et la Chine ne s’intéressent pas au multilatéralisme et au respect du droit et de l’état de droit. L’UE va se défendre. Des pays tels que le Royaume Uni, la Norvège, la Suisse auront tendance à se rapprocher de l’UE pour mieux défendre leurs intérêts. Mais la détérioration du climat économique que j’attends ces prochains mois pénalisera nos efforts. La Suisse reste un petit pays absent des grandes alliances. Elle est ce que les anglophones appellent un «price taker» et un «rule taker».
La Suisse devrait-elle refuser de ratifier son accord commercial avec les Etats-Unis?
Par rapport aux Etats-Unis, la Suisse devrait essayer de gagner du temps dans un contexte de changement permanent sachant qu’elle ne peut ni accélérer ni ralentir le cours des événements. Elle sait très bien qu’elle ne peut pas mettre la pression sur les Etats-Unis. Elle se ferait des désillusions en croyant qu’elle peut faire pression en rejetant l’accord commercial. Seule l’UE peut adopter une telle stratégie vis-à-vis des Etats-Unis.
A court terme, l’Europe est dépendante des Etats-Unis, mais le contraire sera vrai à moyen et long terme. L’UE ne manque pas d’atouts pour faire pression sur les Etats-Unis, mais elle s’en est abstenue jusqu’à maintenant.
Premièrement, les Américains sont complètement dépendants du financement de leurs déficits par les Européens et les Chinois. Deuxièmement, les Européens sont les plus grands clients des produits américains en matière de défense et de technologie. Troisièmement, les Etats-Unis ne pourraient opérer sur le plan militaire sans leurs bases en Europe.
Sur les marchés financiers, vous dites que les actions ont besoin d’une prime liée à la sécurité économique et vous parlez du chaos à venir. Les actions devraient-elles donc baisser ces prochains mois?
Non, pas du tout. Les actions seront la classe d’actifs préférée ces prochains mois. Mes prévisions pour 2026 se confirment, avec une surpondération des actions dans l’anticipation d’une bonne tenue de l’économie mondiale et des prévisions de bénéfices.
Donald Trump fera tout son possible sur le plan budgétaire pour soutenir l’économie et les marchés financiers. Le «Trump put» existe vraiment en bourse Sur le plan géographique, je m’attends à nouveau à une surperformance des actions européennes en 2026 en raison d’une valorisation attractive, de l’augmentation des investissements en infrastructures critiques et dans la défense et de leurs effets multiplicateurs sur l’économie et les bénéfices. Enfin, en termes d’inflation, de taux d’intérêt et de politique monétaire de la BCE, tout est sous contrôle et bien orienté. Je privilégie le complexe industriel, technologique, bancaire et la défense. Et l’euro devrait continuer de s’apprécier par rapport au dollar.
Est-ce qu’en Europe, les tensions vont s’accroître par rapport à une Allemagne plus puissante, par exemple dans la défense, et qui occupe les postes clés de l’UE?
Non. Deux camps se mettent en place en Europe, le Nord et le centre de l’Europe d’un côté, et le Sud et l’Ouest de l’autre.
A la Conférence de Munich, les discours de Friedrich Merz, d’Emmanuel Macron, de Keir Starner, de Marco Rubio étaient très intéressants, notamment celui de Friedrich Merz. C’est l’Allemagne qui met le plus d’argent sur la table dans la politique de défense, mais elle investit son argent dans une orientation très européenne.
Une ligne de séparation est en train de se créer entre d’un côté des pays tels que l’Allemagne, le Royaume Uni, la Pologne, les pays scandinaves qui soutiennent très activement l’Ukraine et les investissements dans la défense, et les autres pays, comme la France, l’Italie et l’Espagne qui parlent plutôt que d’agir, ainsi que le montrent les études du Kiel Institute.
Avec Donald Trump, les Etats-Unis ne financent pas la guerre en Ukraine et se contentent de livrer le matériel et les équipements militaires payés par les Européens.
Est-ce que l’industrie automobile allemande est en train de regagner sa compétitivité perdue?
Un changement est en cours, mais il est lent et prendra beaucoup de temps. Je suis structurellement positif à cet égard ainsi que pour la bourse allemande.
Sous cet angle, la bonne tenue de l’économie allemande aura des effets sur la Suisse. Sur le plan politique suisse, cette année la votation sur l’initiative sur une Suisse à 10 millions sera très importante.