Le moral des investisseurs institutionnels concernant la transition énergétique s'est nettement dégradé. La proportion d'investisseurs croyant en une transformation inévitable vers une économie bas carbone est passée de 87% en 2022 à seulement 61% en 2025. Ce revirement soulève une question centrale: ce scepticisme reflète-t-il la réalité des développements, ou un décalage se creuse-t-il entre perception et faits concrets?
Dix indicateurs révèlent une image nuancée
Une analyse différenciée de dix indicateurs clés de la transition énergétique révèle une réalité plus complexe que ne le suggère le pessimisme ambiant. Certes, le ratio entre investissements dans les énergies propres et les énergies fossiles stagne à un modeste 2:1, loin des 6:1 à 10:1 nécessaires pour accélérer la transformation. Pourtant, des signaux encourageants existent.
Le développement de la mobilité électrique mérite une attention particulière. Les infrastructures de recharge publique ont progressé de 33% en 2024, avec une hausse de 42% pour les bornes rapides. Dans les marchés émergents, l'échange de batteries s'impose comme alternative innovante, pouvant accélérer l'électrification grâce à des coûts d'entrée réduits.
Impossible d'ignorer le rôle de la Chine. Avec près de 900 milliards de dollars, soit un tiers des dépenses énergétiques mondiales, le pays façonne considérablement la dynamique du marché de l’énergie. Sa politique industrielle agressive a créé des surcapacités qui ont fait chuter les prix des panneaux solaires (moins 67% depuis 2022), des batteries lithium-ion (moins 31%) et des éoliennes (moins 21%). Si cela fragilise les fabricants occidentaux, ces baisses permettent aux marchés émergents d'accéder plus facilement aux technologies propres.
L'IA, catalyseur paradoxal de la transition
Un développement inattendu pourrait paradoxalement ralentir et accélérer la transition: l'essor de l'intelligence artificielle. Les dépenses projetées de 3700 à 7900 milliards de dollars d'ici 2030 nécessitent 78 à 205 gigawatts supplémentaires. A court terme, cela risque d'augmenter l'utilisation des centrales fossiles. Mais à long terme, les géants technologiques stimulent des technologies décarbonées innovantes comme la géothermie améliorée et les petits réacteurs modulaires, via des contrats d'achat d'électricité à long terme.
Malgré ces avancées, des obstacles structurels demeurent. Les coûts du capital dans les marchés émergents, avec une prime de risque dépassant 5,2% sur les obligations d'Etat à dix ans, ralentissent les investissements dans les régions qui en ont le plus besoin. L'Afrique ne reçoit que 2% des investissements en énergies propres, alors qu'elle représente 20% de la population mondiale.
La tarification du carbone reste également insuffisante. Le prix moyen mondial pondéré de 23 dollars par tonne d'équivalent CO2 couvre désormais 28% des émissions globales, mais demeure très inférieur au niveau requis pour induire un changement comportemental effectif.
L'évolution du charbon inquiète particulièrement. La nouvelle capacité planifiée de 690 gigawatts dépasse de plus du double les 300 gigawatts prévus pour la fermeture d'ici 2040. La Chine et l'Inde représentaient à elles seules 92% des nouvelles constructions en 2024.
Opportunités pour les investisseurs de long terme
Le scepticisme croissant des investisseurs engendre une baisse de la valorisation des actifs dans le secteur des solutions climatiques, tant sur les marchés publics que privés. Cela crée des opportunités d'entrée attractives pour les investisseurs orientés long terme. Les fondamentaux suggèrent que la transition progresse malgré les vents contraires politiques et les disparités régionales, même si le rythme reste insuffisant.
Il convient d'en être conscient: les risques climatiques demeurent réels. Des réseaux comme le Network for Greening the Financial System estiment que les risques physiques liés au climat pourraient réduire le PIB mondial de 8% à 15% d'ici 2050, soit nettement plus que les 4% à 7% dans un scénario de neutralité carbone. La question n'est pas de savoir si la transformation aura lieu, mais à quelle vitesse et qui en profitera.