Le triomphe électoral de la Première ministre japonaise, augurant d’une relance budgétaire accrue, a fait bondir la Bourse de Tokyo lundi, mais Sanae Takaichi pourrait avoir du mal à satisfaire à la fois ses électeurs et des marchés inquiets de l’endettement nippon.
Vers 03h45 GMT lundi, l’indice vedette Nikkei gagnait 4,4%, après avoir gagné 5% à des niveaux record.
Devenue en octobre la première femme à gouverner le Japon, Mme Takaichi a dissout fin janvier la chambre basse du Parlement.
Pari gagné dimanche: son Parti libéral-démocrate (PLD) y décrocherait à lui seul les deux-tiers des sièges.
«Le PLD pourrait faire adopter des lois même si la Chambre haute les rejette (...) Il aura le contrôle total des procédures parlementaires, y compris de la commission du budget», observe Michael Wan, de la banque MUFG.
En lui offrant les coudées franches, «cette victoire éclatante donne à Takaichi le mandat qu’elle souhaitait pour son ambitieux programme de dépenses publiques», de quoi combler la Bourse, complète Kyle Rodda, analyste du courtier Capital.com.
Mme Takaichi a réaffirmé dimanche soir son credo d’une politique budgétaire «responsable et proactive» pour «construire une économie forte et résiliente».
Afin de soutenir la consommation et d’endiguer l’inflation, préoccupation majeure des électeurs, la cheffe de gouvernement avait promis d’exempter les produits alimentaires de la taxe à la consommation de 8% pendant deux ans --colossal cadeau fiscal sans financement clair.
«La plupart des partis y sont favorables (...) Je souhaite vivement la création d’un débat transpartisan afin d’accélérer les discussions», réaffirmait Mme Takaichi dimanche.
Dépenses accrues
Après avoir adopté fin 2025 un plan de relance de 117 milliards d’euros (107 milliards en francs), avec des subventions énergétiques et des chèques aux ménages, le gouvernement prévoit un budget record cette année, gonflé par l’allègement fiscal ainsi que des dépenses accrues de défense et de sécurité sociale.
Cependant, Sanae Takaichi pourrait hésiter à aller très loin en terme d’interventionnisme.
«De nombreux électeurs n’ont pas soutenu Mme Takaichi en raison de ses politiques, plutôt dans l’espoir que le PLD mette fin à la stagnation économique», souligne Tetsuo Kotani, chercheur à l’Institut japonais des Affaires internationales.
«En réalité, ses politiques ont peu de chances de maîtriser l’inflation, et une augmentation de l’impôt sur le revenu, liée aux dépenses de défense accrues, sera inévitable. Si ces politiques entraînent une chute simultanée des actions, du yen et des obligations, la vie des citoyens deviendrait encore plus difficile», ils pourraient s’estimer «trahis», indique-t-il à l’AFP.
Cependant, pour Marcel Thieliant, analyste de Capital Economics, cette récente expansion budgétaire est davantage «une tentative de renforcer le soutien populaire avant l’élection, plutôt qu’un signe annonciateur de nouvelles mesures», d’autant que les prochaines élections (à la Chambre haute) «ne sont pas prévues avant 2028».
Marchés aux aguets
Les marchés obligataires pourraient rapidement ramener le gouvernement à l’ordre en cas de dérapage: l’annonce de l’allègement fiscal sur les produits alimentaires, qui représenterait un manque à gagner de 27 milliards d’euros par an, a fait s’envoler en janvier les rendements obligataires nippons à des niveaux records.
Inquiet de l’endettement pharaonique du pays (environ 230% du PIB), le marché de la dette reste très nerveux: le rendement des obligations à 30 ans grimpait lundi.
«Le gouvernement devra probablement accroître l’émission d’obligations ou puiser dans ses actifs financiers», avertissent les experts de S&P Ratings.
«Les charges d’intérêts vont bondir quand le gouvernement émettra davantage de dette» au risque de «réduire à terme les ressources financières que le gouvernement pourrait allouer à d’autres fins».
Dans l’immédiat, en dépit des craintes de dérapage budgétaire, la devise japonaise se renforçait lundi.
Outre la possibilité d’une intervention des autorités japonaises et américaines sur le marché des changes, le marché juge que «l’expansion budgétaire pourrait ne pas être aussi importante que prévu initialement» en raison de la large majorité parlementaire, gage de stabilité, décrypte M. Wan.
Certes, le mentor de Sanae Takaichi, l’ex-Premier ministre Shinzo Abe, avait défendu ses «Abenomics»: assouplissement monétaire, relances budgétaires massives et réformes. Mais pour Hiroshi Shiratori, de l’université Hosei, difficile de lui emboîter le pas.
«Les +Abenomics+ ont été mises en oeuvre à une époque de déflation et de yen fort. Aujourd’hui, nous sommes en période d’inflation, et l’affaiblissement du yen l’aggrave», indique-t-il à l’AFP. «Mais tous les électeurs ne comprennent pas cette logique. «