Actions des marchés émergents: de la décennie perdue à la résilience?

Jean-Louis Nakamura, Vontobel

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Les entreprises émergentes adoptent de plus en plus le rachat d’actions, avec un cumul multiplié par cinq depuis 2020.

© Keystone

 

Avec un rendement de plus de 30% en dollars américains, les actions des marchés émergents (ME) se sont imposées comme l’un des grands gagnants de 2025, surpassant les marchés développés (MD) et les actions américaines pour la première fois depuis 2017. Ce retournement marque un changement bienvenu pour une classe d’actifs qui a longtemps été à la traîne, notamment face aux actions américaines, durant une période souvent qualifiée de «décennie perdue».

La sous-performance des actions des ME ces dernières années s’expliquait par une combinaison de facteurs: hausse des risques géopolitiques, dollar américain constamment fort et dilution des bénéfices pour les actionnaires. Compte tenu de ces vents contraires et de l’incertitude liée au «Trump Trade» fin 2024, peu d’investisseurs anticipaient une année aussi robuste pour les valeurs émergentes.

Grâce à des facteurs tels qu’une moindre dépendance au commerce avec les pays développés, des perspectives de bénéfices solides et des valorisations attractives, cette classe d’actifs a généré des rendements remarquables en 2025. Désormais, les investisseurs se demandent: ont-ils raté le coche ou le potentiel de hausse reste-t-il important? Dans cet article, nous examinons les forces structurelles soutenant les actions des ME, les dynamiques sectorielles à surveiller en 2026 et pourquoi nous pensons que la période favorable aux ME n’en est qu’à ses débuts.

Contrairement aux attentes selon lesquelles les économies émergentes souffriraient de la guerre commerciale sous l’administration Trump, nombre d’entre elles – surtout la Chine – ont fait preuve d’une grande résilience. Le commerce intra-ME s’est développé, réduisant la dépendance vis-à-vis des pays développés. Par exemple, l’indice MSCI EM affiche désormais une exposition aux ventes internationales inférieure à celle du Stoxx Europe 600. La Chine a traversé sans encombre les tarifs punitifs américains, sa part des importations américaines passant de 21% en 2017 à environ 10% en 2025, limitant ainsi l’impact des sanctions commerciales.

Sur le plan financier, alors que les économies développées s’inquiétaient de la soutenabilité de leur dette publique, de nombreux pays émergents ont fait preuve de prudence budgétaire, leur offrant une plus grande marge de manœuvre pour soutenir leurs économies. Les réformes réglementaires en Chine ont favorisé la rentabilité, contribuant à une réduction significative du risque perçu sur les ME et entraînant une revalorisation impressionnante des multiples – en particulier en Chine, où la revalorisation explique les trois quarts des performances de 2025.

Les entreprises émergentes adoptent de plus en plus le rachat d’actions, avec un cumul multiplié par cinq depuis 2020. Les initiatives gouvernementales de valorisation en Corée du Sud et en Chine visent à soutenir les valorisations locales, une tendance qui devrait s’étendre à d’autres nations émergentes. Ces évolutions améliorent la conversion des bénéfices agrégés en hausse du BPA, contribuant à un environnement favorable pour les actions des ME.

Malgré les risques commerciaux, les bénéfices des entreprises émergentes ont bien résisté en 2025 et devraient de nouveau mener la danse en 2026. Même après la revalorisation, les actions des ME restent nettement moins chères que leurs homologues des MD, avec une décote du Shiller P/E avoisinant les 45%. Le positionnement encore modéré des investisseurs mondiaux est un autre facteur qui devrait soutenir un large rallye. Selon les estimations, 340 milliards de dollars pourraient affluer vers les ME si les investisseurs mondiaux revenaient à leur allocation moyenne sur 10 ans (passant de 5,2% à 6,7%), soit bien plus que les 31 milliards de dollars observés en 2025.

Dynamiques sectorielles: Les enjeux pour 2026

Les économies émergentes sont de plus en plus intégrées, mais restent très diverses, ce qui requiert une approche sélective et active en matière d’investissement. Voici les opportunités sectorielles les plus prometteuses selon nos équipes de recherche:

Technologie: La demande liée à l’IA continue de croître, stimulée par les géants américains du cloud (Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft). De belles opportunités se dessinent dans le hardware technologique – en particulier les solutions de refroidissement et la mémoire – indispensables aux serveurs IA. Des entreprises comme TSMC augmentent prudemment leur capacité, maintenant ainsi une offre limitée. Si les valorisations IA ont suscité des craintes de bulle fin 2025, les multiples des valeurs tech restent bien inférieurs à ceux de la bulle TMT de 2000. Les fournisseurs cloud émergents (Alibaba, Baidu, Tencent) se négocient à des valorisations raisonnables, malgré des stratégies de monétisation avancées par rapport à leurs homologues américains.

Consommation: Les valeurs de la consommation discrétionnaire ont surperformé les valeurs de base en 2025, et cette tendance pourrait se poursuivre en 2026. La faible inflation et la baisse des taux en Inde, au Brésil et en Afrique du Sud favorisent les titres discrétionnaires. En Chine, les valeurs discrétionnaires sont privilégiées face aux valeurs de base, plus exposées au risque de déflation. L’hôtellerie pourrait connaître un redressement de la rentabilité fin 2026, et des vents porteurs structurels bénéficient aux biens liés à l’IA/cloud et à l’art de vivre. Le secteur de la santé doit faire face à l’expiration de brevets, à la régulation des prix et aux droits de douane.

Finance: La diversification des sources de revenus, l’innovation et la solidité opérationnelle seront cruciales pour les banques, alors que les baisses de taux pèsent sur les marges d’intérêt nettes. La concurrence accrue des fintech pousse les banques à chercher des revenus alternatifs, ce qui devrait conduire à des consolidations. En Chine, les compagnies d’assurance sont privilégiées grâce à la faiblesse du dollar et à la baisse des taux, tandis que les banques restent bon marché mais sous pression. Les sociétés financières non bancaires (NBFC) et les banques privées indiennes devraient profiter de la baisse des taux et de l’amélioration de la liquidité. L’Amérique latine offre à la fois opportunités et risques, en raison des évolutions politiques et des révisions des accords commerciaux.

Infrastructure et matières premières: L’or devrait maintenir son élan, soutenu par les achats des banques centrales émergentes et des ETF. D’éventuelles baisses de taux aux États-Unis pourraient encore affaiblir le dollar, soutenant ainsi le prix de l’or. La demande tirée par l’IA et la transition énergétique soutiendra le cuivre, bien que l’offre soit contrainte par des problèmes persistants dans les principales mines. Les marchés de l’acier indien restent plus favorables dans un contexte de pression sur les prix mondiaux. Les prix du pétrole ont chuté en 2025 en raison de la surproduction, mais le recomplètement des réserves stratégiques par les États-Unis et la Chine pourrait soutenir les prix à l’avenir.

La performance remarquable des actions des ME en 2025 pourrait marquer le début d’un nouveau cycle. Les améliorations structurelles – baisse des primes de risque et adoption de pratiques plus favorables aux actionnaires – ont transformé les valorisations relatives et le positionnement des investisseurs, passant de signaux d’inquiétude à catalyseurs d’un rallye durable. Bien que des risques subsistent et que la dispersion des rendements puisse s’accentuer, la thèse en faveur des ME n’a jamais été aussi forte depuis des années. Une gestion active, centrée sur des fondamentaux comme la rentabilité, le leadership sectoriel et des valorisations attractives, sera essentielle pour saisir les opportunités à venir.

En somme, les investisseurs ayant manqué le rallye émergent de 2025 ne doivent pas se décourager. Les forces qui alimentent ce renouveau semblent durables et une approche sélective permet de dénicher de belles opportunités, à mesure que les économies émergentes continuent d’évoluer et de s’intégrer. Le passage de la décennie perdue à la résilience est amorcé – et il reste sans doute encore bien des chapitres à écrire.

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