Le deuxième acte de l’investissement ESG est en train de s’écrire. Malgré un démarrage difficile en 2025, les stratégies axées sur l’environnement, le social et la gouvernance connaissent un retour discret, mais tangible, alimenté par un regain d’intérêt pour les solutions climatiques. Après deux années marquées par des titres négatifs, l’investissement durable revient progressivement au centre de la construction de portefeuille. Les chiffres, loin du récit d’un désengagement généralisé, racontent une histoire bien plus nuancée.
En octobre 2025, les ETF ESG européens ont enregistré leur deuxième meilleur mois de collecte jamais observé, avec environ 13,2 milliards de dollars d’entrées nettes. Ils ont ainsi capté un peu plus d’un tiers de l’ensemble des flux vers les ETF UCITS, un niveau de participation inédit depuis 2023. À l’échelle mondiale, les fonds durables sont ainsi passés de sorties trimestrielles record d’environ 11,8 milliards de dollars au début de l’année 2025 à des entrées nettes proches de 4,9 milliards au deuxième trimestre. Ce retournement est principalement dû aux investisseurs européens, qui ont injecté 8,6 milliards de dollars après d’importants rachats le trimestre précédent.
À la mi-2025, les stratégies durables représentaient environ 3500 milliards de dollars d’encours dans le monde. L’Europe concentre près de 85% de cet univers et près d’un cinquième du marché total des fonds ouverts et des ETF. Pour une tendance souvent présentée comme dépassée, l’ESG conserve donc un poids de marché considérable.
Rationalisation plutôt que rejet
Sur le marché européen des ETF, la faiblesse observée au début de l’année 2025 provenait en grande partie des expositions durables aux actions américaines, qui ont enregistré près de 10 milliards de dollars de sorties au premier semestre, avant de rebondir d’environ 7 milliards à partir du milieu de l’année. Dans le même temps, les stratégies de filtrage «simples» ont assuré l’essentiel de la collecte, représentant plus de 100% des flux nets ESG depuis le début de l’année, tandis que les labels plus stricts restaient en territoire négatif. Autrement dit, les investisseurs n’ont pas abandonné la durabilité, ils l’ont rationalisée.
La réglementation a joué un rôle clé dans cette remise à plat. À l’approche de l’entrée en vigueur des règles de l’ESMA sur la dénomination des fonds et la lutte contre l’écoblanchiment, près de 600 fonds ont été renommés en un seul trimestre, dont des centaines ont supprimé toute référence ESG de leur appellation. Depuis le début de l’année 2024, entre 1300 et 1500 fonds européens, représentant près de 1000 milliards de dollars d’actifs, ont ainsi été rebaptisés afin de mieux refléter leur réalité d’investissement.
Cette transparence forcée a un double effet: elle réduit le nombre de produits «verts» douteux et limite le risque que les investisseurs rejettent l’ESG comme un simple argument marketing. Paradoxalement, le coût réglementaire de l’exercice a renforcé la crédibilité des stratégies qui demeurent classées comme durables.
La performance comme juge de paix
L’augmentation récente des flux vers l’ESG ne relève pas d’un simple ajustement technique. En octobre, tous les sous-segments ESG suivis dans les ETF européens ont enregistré des entrées nettes, y compris les stratégies climatiques et les thématiques d’énergies propres, longtemps délaissées. L’explication la plus évidente reste la performance: les paniers d’énergies propres ont récemment surperformé les indices actions mondiaux de manière marquée, affichant des écarts à deux chiffres concentrés pour une large part sur les deux derniers mois.
Par ailleurs, le récit climatique est entré dans une phase plus sombre et plus réaliste. À l’approche de la conférence climatique des Nations Unies, le secrétaire général de l’ONU a reconnu qu’un dépassement temporaire de l’objectif de 1,5 °C était désormais pratiquement inévitable, possiblement dès les années 2030. Pour les investisseurs, le changement climatique n’est plus un risque lointain, mais une variable opérationnelle susceptible d’influencer les politiques publiques, les contentieux et les dépenses d’investissement sur plusieurs décennies.
Ce que signifie le deuxième acte
La leçon essentielle est peut-être que la viabilité de l’investissement durable dépend moins des cycles de sentiment que des tendances structurelles profondes. Le changement climatique, la transition énergétique et la gouvernance d’entreprise restent des facteurs déterminants pour les rendements à long terme. À mesure que ces réalités s’imposent, les stratégies ESG capables de saisir les opportunités tout en maîtrisant les risques devraient continuer d’attirer les capitaux.
Le caractère feutré de ce retour, loin de l’euphorie des précédents cycles ESG, pourrait d’ailleurs être un signe de maturité. Les prochains mois diront si le rebond d’octobre marque un véritable point d’inflexion, mais son ampleur et sa diversité suggèrent déjà qu’il s’agit d’un mouvement plus durable qu’un simple effet de mode.