Les dividendes, une boussole pour naviguer en période d'incertitude

Sébastien Gandon, Banque de Luxembourg Investments

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Ces quatre dernières décennies ont vu l'investissement en dividendes s'effacer au profit d'un crédit bon marché et de valorisations croissantes qui ont récompensé la spéculation plutôt que les rendements en cash.

Pendant des siècles, les dividendes ont été la mesure du succès d'une action. Pourtant, ces quatre dernières décennies ont vu l'investissement en dividendes s'effacer au profit d'un crédit bon marché et de valorisations croissantes qui ont récompensé la spéculation plutôt que les rendements en cash. Alors que cette ère touche à sa fin, un retour aux fondamentaux axés sur les dividendes pourrait bien se profiler.

Les origines d'un concept révolutionnaire

Au XVIIe siècle, Run était l'île la plus médiatisée au monde. Elle ne figure plus sur les cartes aujourd'hui, mais à l'époque, cet atoll volcanique situé dans l'est de l'Indonésie actuelle occupait une place importante sur les cartes, sa taille étant disproportionnée par rapport à sa géographie réelle.

La nature avait doté l'île d'un trésor plus précieux que l'or lui-même. Run, qui faisait partie des îles connues sous le nom de «Spiceries» ou Moluques, était la principale source mondiale de noix de muscade, un produit de luxe pour lequel on était prêt à risquer sa vie. On attribuait à la noix de muscade de puissantes propriétés médicinales, elle servait de conservateur et d'arôme, et était réputée guérir la peste et augmenter la vitalité sexuelle.
Run devint le centre d'une intense compétition entre les nations européennes pour le contrôle des routes des épices entre l'Europe et l'Asie. Cette rivalité marqua le début de l'ère des grands explorateurs, lorsque Colomb, Cabot et Magellan, pour n'en citer que quelques-uns, mirent le cap vers l'ouest à travers l'Atlantique, dans l'espoir de trouver une route plus rapide vers les îles aux épices et de briser ainsi le monopole portugais.

Extrait de la «Carte de Ceram, Ambon et des îles Banda» de 1753, centrée sur les îles Banda, avec une note en français indiquant: «C'est dans ces îles que croît la muscade». (Bibliothèque nationale néerlandaise).

En effet, la course aux épices a véritablement commencé lorsque les Portugais ont contourné le cap de Bonne-Espérance et ont navigué vers l'Inde en 1498, établissant la première route maritime directe entre l'Europe et l'Asie. Jusqu'alors, le commerce était contrôlé d'une main de fer par les marchands vénitiens via le grand centre commercial de Constantinople. La domination du Portugal a duré environ un siècle avant que les Néerlandais ne remettent en cause ce monopole, se distinguant par deux aspects cruciaux: une brutalité absolue et un sens de l'innovation financière. C'est ce dernier aspect qui nous intéresse ici.

Pour l'anecdote, ce n'est qu'au XVIIe siècle que la souveraineté néerlandaise sur Run fut finalement reconnue par les Anglais. En échange, ces derniers reçurent ce qui semblait être un lot de consolation presque sans valeur: une île marécageuse au milieu de ce qui est aujourd'hui le fleuve Hudson, que les Néerlandais avaient «achetée» aux Amérindiens. Le nom de cette île était Manhattan... Un échange qui, avec le temps, s'avéra plutôt lucratif.

La naissance de la finance moderne

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales, ou Vereenigde Oost-Indische Compagnie (VOC), est née par nécessité en 1602, lorsque les Néerlandais ont cherché à éclipser les Portugais en tant que puissance dominante dans le commerce des épices. La VOC est devenue la première société à ressembler aux sociétés modernes cotées en bourse, avec un capital divisé en actions vendues au public. Cette structure a permis à la société de lever des capitaux sans précédent pour financer les défis logistiques du commerce à longue distance. Le document fondateur de 1602 stipulait que les investisseurs pouvaient contribuer «autant qu'ils le souhaitaient» en termes de seuil d'investissement minimum.

Un concept révolutionnaire a alors été conçu pour récompenser les investisseurs: la distribution régulière des bénéfices provenant des coentreprises maritimes. A ce jour, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales est considérée comme ayant inventé les dividendes.

Les actionnaires ont perçu leur premier dividende en 1610, mais, chose curieuse, aucun argent liquide n'était disponible. Le dividende consistait plutôt en une combinaison de macis, de poivre et de noix de muscade, ce qui se révéla peu pratique. Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, les dividendes ont occupé une place centrale dans la finance d'entreprise moderne.

L’ascension des dividendes

Pendant des siècles, les dividendes étaient perçus comme la mesure absolue du succès à long terme d'une action. En l'absence de normes de divulgation (la VOC n'a jamais publié de rapports financiers, par exemple), les dividendes constituaient la seule forme de rendement et le seul indicateur de la santé d'une entreprise. Le cours des actions reflétait simplement la trajectoire des dividendes, un concept qui peut paraître aujourd'hui assez étrange à la plupart d'entre nous.

Mon collègue Jérémie Fastnacht, gérant du Fonds BL Equities Dividend, apprécie particulièrement les compagnies ferroviaires nord-américaines, qui bénéficient de monopoles ou de duopoles naturels dans leur domaine et versent des dividendes généreux. Tout au long du XIXe siècle et jusqu'au XXe siècle, les chemins de fer ont dominé le marché boursier américain. Moody's calculait le dividende disponible par mile de voie ferrée. Même les introductions en bourse étaient accompagnées de dividendes: la société Coca-Cola, par exemple, a versé son premier dividende en 1920, un an seulement après son introduction en bourse.


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