La Suisse ou la compétitivité sans compromis

Arthur Jurus, ODDO BHF & André Lehmann, AWP Keystone-ATS

2 minutes de lecture

Le «Made in Switzerland» n’est pas un simple label marketing. Approche présentée à Guy Parmelin le 1er décembre 2025.

La Suisse est un pays enclavé, sans accès direct à la mer, nettement moins peuplé (9 millions d’habitants) que ses voisins, aux coûts salariaux parmi les plus élevés au monde, avec une monnaie historiquement forte, et pourtant… c’est l’un des champions mondiaux du commerce extérieur. A l’échelle du PIB, cette performance dépasse celle de la plupart de ses voisins européens, y compris l’Allemagne, pourtant souvent citée comme référence industrielle.

Ce paradoxe apparent est en réalité l’illustration d’une stratégie parfaitement maîtrisée: celle d’une économie qui a choisi de se spécialiser dans les segments les plus porteurs du commerce mondial, en combinant innovation, qualité, continuité et réputation. Contrairement à d’autres modèles reposant sur l’effet de taille ou les coûts faibles, la Suisse a misé sur la valeur, et non sur le volume.

Cette stratégie repose d’abord sur une montée en gamme constante. Dans tous les secteurs où la Suisse excelle – pharmacie, horlogerie, machines-outils, agroalimentaire haut de gamme – on observe la même mécanique: une maîtrise technologique, un soin porté à la réputation, une forte intégration dans les chaînes globales, et une résistance au temps long. Le meilleur exemple reste l’horlogerie, un secteur qui pèse plus de 23 milliards de francs d’exportations annuelles et où la Suisse détient une part de marché mondiale en valeur de plus de 50%, malgré une production en volume marginale par rapport à la Chine ou au Japon.

Mais l’excellence suisse ne se limite pas au luxe ou au traditionnel. Le secteur pharmaceutique est désormais le premier moteur des exportations suisses, représentant environ 41% du total. Il regroupe des géants comme Novartis, Roche ou Lonza, mais aussi un tissu dense de PME innovantes, souvent issues des écosystèmes de Bâle, Zurich ou Lausanne. Ce positionnement dans les biotechnologies et les sciences de la vie n’est pas le fruit du hasard. Il est lié à la proximité avec les universités, à la qualité de la recherche appliquée, à la stabilité réglementaire, et à la fluidité des interactions public-privé.

Même la mécanique de précision – secteur historiquement discret – est aujourd’hui un pilier des exportations suisses. Dans le domaine des équipements médicaux, de la robotique industrielle ou de l’automatisation, la Suisse fournit le monde entier, en se positionnant systématiquement sur les maillons à forte valeur ajoutée. Cette stratégie permet d’absorber une devise forte sans trop souffrir: les clients suisses achètent une compétence, un savoir-faire, une fiabilité et un service après-vente efficace. Pas un prix.

A cela s’ajoute un facteur structurel: la qualité logistique. En dépit de son enclavement, la Suisse dispose d’un maillage ferroviaire et routier exceptionnel, d’accords commerciaux très nombreux (notamment via l’AELE), et de plateformes efficaces comme l’aéroport de Zurich ou les ports rhénans de Bâle. Cette performance repose aussi sur une administration douanière numérisée et coopérative, qui minimise les frictions aux frontières.

Mais la clef de voûte du modèle suisse reste la réputation. Le «Made in Switzerland» n’est pas un simple label marketing. C’est une promesse de sérieux, de précision, de constance. Dans un monde de volatilité, cette constance devient un facteur de différenciation commercial. L’image d’un pays politiquement neutre, juridiquement et fiscalement stable, socialement apaisé et technologiquement performant confère aux exportations suisses un supplément de confiance. C’est un avantage immatériel, mais extraordinairement précieux.

On notera aussi que cette compétitivité externe n’est pas obtenue au détriment de la cohésion interne. Contrairement à d’autres pays exportateurs, la Suisse n’a pas comprimé ses salaires, ni désindustrialisé ses territoires. Son modèle est inclusif. Le taux de chômage reste inférieur à 3%, et le tissu productif est largement réparti entre cantons, renforçant l’ancrage local des chaînes de valeur.

Enfin, cette performance n’est pas un artefact fiscal. Certes, la Suisse est compétitive fiscalement, mais elle ne repose pas uniquement sur cela. L'imposition modérée n’est qu’un levier parmi d’autres: elle soutient l’investissement, mais ne remplace pas la capacité à innover, à produire, à exporter, à durer.

Ce modèle suisse est donc profondément singulier. Il ne cherche pas à séduire tous les marchés ni à s’aligner sur toutes les normes. Il choisit ses batailles, se positionne avec exigence, construit sa performance sur la durée. En cela, il peut inspirer d’autres économies avancées confrontées à la nécessité de réindustrialisation. Non pas en copiant, mais en comprenant: il est possible d’être petit, cher, et central, tout en restant hyper compétitif. A condition d’être stratège.

C’est cette approche que nous avons présentée le 1er décembre 2025, devant le conseiller fédéral chargé de l’économie, Guy Parmelin, la Conseillère d’Etat du Canton de Vaud, Isabelle Moret, le Ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité de France, Nicolas Forissier, et le député des Français établis en Suisse et au Liechtenstein. Notre livre «Made in Swizerland» tente de décrypter les fondations du succès économique suisse avec, comme trait distinctif, la discrétion comme stratégie de réussite nationale.

A lire aussi...