Les marchés européens sont très performants cette année. La plupart des indices dépassent en effet la progression moyenne historique. Les gains dépassent ceux qui sont enregistrés aux Etats-Unis, en raison de la baisse de quelque 10% du dollar par rapport au franc. Ces tendances se prolongeront-elles en 2026? Samy Chaar, chef économiste et CIO Suisse du groupe Lombard Odier, répond aux questions d’Allnews:
Qu’attendez-vous des taux d’intérêt américains d’ici 12 mois?
Nous sommes convaincus que cette zone économique connaîtra plusieurs baisses de taux d’intérêt d’ici 12 mois. Au sein des banques centrales, le travail de baisse des taux a été effectué par la BNS et par la Banque centrale européenne (BCE), mais la Fed et la Banque d’Angleterre ont été un peu plus tardives dans leur assouplissement monétaire. Elles disposent ainsi d’un potentiel de rattrapage. Les attentes de baisse sont d’autant plus fortes que l’année prochaine s’écoulera. L’essentiel de l’inflation issue des droits de douane se dissipera au fil des mois tandis que les difficultés du marché de l’emploi américain persisteront, sans provoquer une récession.
La nomination, en mai, d’un nouveau gouverneur de la Fed, avec un mandat clair de couper les taux, renforcera le mouvement. En plus de celle débattue en décembre 2025, trois baisses de taux directeurs devraient intervenir entre juin et décembre 2026.
«Nous ne devrions pas surestimer la croissance américaine pour 2026, compte tenu de plusieurs contraintes majeures.»
Les marchés surestiment-ils la vigueur de la croissance américaine, si l’on considère les fragilités de l’emploi, de l’immobilier et de la dette privée?
Nous ne devrions pas surestimer la croissance américaine pour 2026, compte tenu de plusieurs contraintes majeures. Mais les clignotants ne sont pas au rouge. Des facteurs de soutien demeurent, notamment de la politique budgétaire et des baisses de taux d’intérêt. Au final, nous nous attendons à une économie américaine légèrement en sous-régime, soit à une croissance inférieure à 2%.
Les chocs politiques devraient-ils diminuer l’an prochain?
Pour diverses raisons, l’année 2026 devrait être placée sous le signe de la continuité. La Cour suprême américain devrait ajouter de l’incertitude sur l’avenir des droits de douane. Elle devrait statuer contre le vecteur choisi par l’Administration Trump, les tarifs d’urgence, et les déclarer anti-constitutionnels, du moins partiellement. Donald Trump devra donc employer d’autres pistes, comme la section 122, une sorte de couverture parapluie de 150 jours qui lui permettrait de gagner du temps pour utiliser la section 301 (pratiques déloyales), laquelle nécessite toutefois une enquête, ou la 232 qui considère les aspects sectoriels.
La perspective des élections de mi-mandat, en novembre, devraient insuffler davantage d’incertitude. Il me semble que Donald Trump devrait les perdre, ce qui pose la question de sa réaction à l’annonce d’une défaite. Le bruit politique restera de forte intensité en 2026.
Les actions européennes surperforment. Qu’en sera-t-il en 2026?
Les actions européennes surperforment parce que les investisseurs ont le sentiment que l’Europe, à la marge, a commencé à se prendre en main. Le réveil budgétaire allemand et le sentiment que l’UE va enfin se mettre en mouvement pour refaire une partie de son retard ont accru l’intérêt pour les actifs européens. Il faut ajouter que nous entrons dans la dernière année durant laquelle l’Italie et l’Espagne pourront utiliser les capitaux du fonds de sauvetage post-covid qui s’arrêtera en 2027. Tous ses fonds n’ont pas été tirés.
L’Europe bénéficiera donc d’une double impulsion budgétaire en 2026. Au sein des quatre plus grandes économies européennes, trois bénéficieront d’un soutien budgétaire: L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. S’il n’y a pas de ralentissement économique, le réveil de l’Europe ne sera pas pour autant tonitruant. On évitera les risques extrêmes sans permettre d’espérer une franche accélération économique.
Sur le plan boursier, est-ce le début d’un cycle séculaire?
Cela me paraîtrait très ambitieux. Mais l’Europe profitera, outre du soutien budgétaire, des effets tardifs positifs de la baisse des taux de la BCE. Ces derniers réduisent le coût du capital et renforcent le cycle de crédit et la croissance économique à la fin 2025 et au cours des deux premiers trimestres 2026.
«Le premier risque qui vient à l’esprit porte sur une détérioration marquée du marché de l’emploi américain qui conduirait à une récession.»
Enfin, depuis deux ou trois ans, les ménages européens épargnent encore plus que de coutume. Si l’environnement se stabilise, une partie de cet excès d’épargne pourrait alimenter la consommation. La croissance devrait atteindre 1 à 1,5% en 2026. Ces facteurs devraient permettre aux marchés européens de poursuivre sur leur lancée, mais la hausse pourrait ne pas être aussi tonitruante que cette année.
Quel type de sociétés pourrait s’apprécier, celles qui souffrent le plus de la concurrence chinoise, le secteur de la défense ou leaders globaux comme LVMH ou Schneider?
Plusieurs secteurs pourraient progresser. Je pense aux bancaires qui devraient continuer de profiter d’une pentification des taux et d’un cycle de crédit en reprise, aux métaux industriels et à la défense, en réponse aux investissements accrus de l’UE pour accroître son autonomie dans l’énergie, la défense et la technologie. Je pense aussi à la santé, délaissée depuis quelque temps. Si ce secteur évite le scénario du pire en termes de droits de douane, il pourrait profiter d’une hausse.
Avec un changement de majorité au Congrès américain, assistera-t-on à un environnement idéal (goldilocks), c’est-à-dire à une absence durable de nouvelles interventions politiques?
Nous n’y sommes pas encore. Durant les 12 prochains mois, Donald Trump essaiera d’avoir une incidence aussi forte que possible sur l’économie américaine et tentera de sécuriser les tarifs, ne serait-ce que pour limiter le déficit budgétaire. Les élections de mi-mandat influenceront seulement les années 2027 et 2028. Personne ne sait quelle sera alors sa réaction si les urnes lui sont défavorables. Si les élections devaient avoir lieu aujourd’hui, les Républicains les perdraient.
Est-ce que la correction sur les titres liés à l’IA a eu lieu et ce secteur va repartir de plus belle à la hausse?
Il ne s’agit ni de la première ni de la dernière correction, mais ce cycle boursier-là ne peut pas exister sans le cycle de la technologie et de l’IA et sans les investissements induits. Ce cycle vivra et mourra avec l’IA.
La question consiste à savoir s’il a encore du souffle ou non. Nous avons le sentiment que cette thématique a encore de beaux jours devant elle. Elle est soutenue par des entreprises profitables, à l’inverse de l’époque de la bulle internet. Elle est aussi le champ de bataille sur lequel se joue la confrontation sino-américaine. Pour assister à la fin du cycle, il faudrait connaître le vainqueur de cette bataille ou que les deux pays s’entendent pour arrêter la compétition. Aucun de ces deux scénarios me paraît probable à court terme.
Les marchés prolongeront-ils donc les thèmes favoris de 2025 en 2026?
L’année 2025 n’a pas été homogène. Nous avons assisté à de nombreuses rotations sectorielles ou régionales. Mais au cours de la deuxième partie de l’année, plusieurs thèmes se sont mis en évidence, et certaines de ces forces devraient perdurer au moins au début de 2026.
Est-ce que cela signifie que le thème du rapatriement des capitaux vers le marché domestique au détriment des Etats-Unis n’est resté que théorique?
Non. C’est une réalité graduelle et qui prendra des décennies. Nous quittons lentement un monde globalisé qui était extrêmement interdépendant et nous basculons dans un monde plus fragmenté où le maître-mot est celui de l’autonomie. Les Etats-Unis ont pris une décennie pour passer de la dépendance à l’autonomie énergétique. Ils essaient le même exercice à l’égard de la technologie et de la production des micro-processeurs aux Etats-Unis. Cela prendra du temps, des capitaux et cela s’étendra à beaucoup de secteurs. Le processus est en cours et il devrait s’accélérer. Les Européens sont très en retard par rapport aux Etats-Unis et à la Chine dans cet exercice de sécurisation des chaînes de valeur.
«La hausse de l’or pourrait toutefois ne plus être exceptionnelle.»
Comment ce profond changement se traduit-il dans vos propres portefeuilles?
Nous sentons bien que les marchés récompensent ceux qui font la bascule, c’est-à-dire ceux qui mettent les moyens ambitieux qui conduisent à augmenter leur indépendance et la sécurisation de leur chaîne de valeur et leur autonomie. Les Américains ont été énormément récompensés pour leurs efforts depuis une décennie, les pays émergents font aussi des progrès dans ce sens.
Les Européens se réveillent.
Les Suisses ne sont pas encore récompensés parce qu’ils n’ont pas assez d’ambitions et ne font pas assez d’efforts en vue d’une plus grande autonomie en matière d’énergie, de défense et des infrastructures. Nous voulons avoir en portefeuille ceux qui sont ambitieux et acceptent de faire la bascule vers ce nouveau monde.
Quels sont les plus grands risques? Une crise de la dette française, une offensive russe dans les pays baltes?
Le premier risque qui vient à l’esprit porte sur une détérioration marquée du marché de l’emploi américain qui conduirait à une récession. Pour l’instant, ce marché tient et ne casse pas.
Le deuxième risque intègre toutes les attaques contre les institutions américaines, à l’image de celles qui s’en prennent à l’indépendance de la Fed, ou d’une éventuelle réaction inappropriée de Donald Trump aux résultats des élections de mi-mandat.
Le troisième risque est celui du budget. Les marchés commettent une erreur de jugement. Ils surestiment le risque budgétaire européen par rapport au risque américain. L’Europe a les moyens de ses dettes même si elle devrait faire davantage de la «bonne dette», celle qui se traduit par des investissements dans sa sécurité économique. Elle présente des comptes courants (privés et publics) positifs. La France est à l’équilibre selon cette mesure.
Par contre, les déficits américains sont importants, mais les Etats-Unis continuent d’attirer les flux du reste du monde parce que le consommateur Amérique est unique et que les entreprises font beaucoup de profits. Le risque budgétaire américain n’en demeure pas moins plus sérieux que le risque budgétaire européen.
Le cycle haussier de l’or est-il terminé?
Non. Le cycle de l’or est lié au commerce mondial. Les Chinois continuent de vendre beaucoup aux Etats-Unis, entre 400 et 500 milliards de dollars d’exportations par an. Ces dollars alimentent les réserves chinoises. Mais la Chine ne veut pas investir ces dollars en actifs américains, européens ou d’autres alliés américains, par craintes de sanctions. Ni même en actifs chinois d’ailleurs, parce qu’il en résulterait une appréciation de la monnaie, donc une perte de compétitivité. Pékin doit les recycler dans des actifs en dollars mais qui ne sont pas des actifs américains, comme les matières premières, dont l’or. La hausse de l’or pourrait toutefois ne plus être exceptionnelle.
Le franc devrait-il baisser par rapport à l’euro?
C’est peu probable. La BNS cherche avant tout à éviter une appréciation soudaine et marquée du franc mais s’accommoderait d’une stabilité, voire d’une légère appréciation. Elle ne devrait pas avoir besoin d’introduire des taux négatifs afin d’augmenter le différentiel de taux avec la Banque Centrale Européenne. L’inflation devrait rester positive l’année prochaine en Suisse, ce qui pourrait réduire les pressions sur la BNS. Et il faut également se rappeler que lorsque les taux directeurs suisses étaient en taux négatifs, ceux de la BCE l’était aussi, or les taux directeurs sont à 2% dans la zone euro. Cela devrait permettre à la BNS de garder l’outil des taux négatifs comme cartouche de dernier ressort.