L’or consolide après un pic lié à l’hypothèse de droits de douane sur les lingots. Mais la perspective d’une nouvelle baisse du dollar, le métal jaune est-il un bon placemet? Existe-t-il une classe d’actifs plus attractive? Luca Bindelli, responsable de la stratégie d’investissement auprès de Lombard Odier, répond aux questions d’Allnews:
Est-ce que les aléas liés à l’intention américaine de taxer les kilos d’or traduit un souhait de recettes supplémentaires, de déplacer un marché vers les Etats-Unis, ou une attitude particulière du gouvernement à l’égard de l’or?
Le sujet est très sensible. L’intention de taxer l’or a semblé traduire une forme d’incompréhension au sein de l’Administration américaine. Après l’instauration des droits de douane au moment du Liberation Day, il était généralement admis au sein des économistes que l’or serait exempté par mesure de réciprocité. Le Financial Times a révélé qu’une agence (Custom Border Protection) aurait suggéré que les exportations de lingots d’or suisses vers les Etats-Unis auraient pu être soumises à des droits de douane. Il est ensuite apparu qu’il s’agissait d’une réponse de cet organisme à des raffineurs d’or suisses sur la classification des lingots. Cette réponse indiquait que les lingots étaient des produits manufacturiers, donc comme des produits bruts exemptés de droits de douane. Cet épisode reflète avant tout un manque de diligence de cette agence américaine. Par la suite, la Maison Blanche a d’ailleurs publié un décret et Donald Trump a attesté sur les réseaux sociaux que l’or ne serait pas soumis à ces droits de douane.
Est-ce que ce chapitre est définitivement clos?
A la suite des droits de douane imposés à la Suisse, nous nous doutons bien que les Etats-Unis ont potentiellement l’objectif de négocier une diminution de l’excédent commercial suisse. Les moyens qu’ils mettront en oeuvre sont encore difficiles à cerner. L’or pourrait faire partie des pistes possibles. Sur le marché de l’or, la demande de raffinage pourrait alors être dirigée vers d’autres centres, comme les Etats-Unis, mais rien n’est sûr. Cela peut donc faire partie d’une stratégie américaine qui intégrerait d’autres dimensions, y compris militaires (F 35).
Quelle est votre opinion sur les perspectives du cours de l’or en tant que placement?
Après avoir bondi à 3500 en avril, lors de la correction des actifs risqués, notre analyse nous amène à penser que le métal jaune restera dans une fourchette de prix relativement stable, autour de 3400 dollars l’once.
L’or devrait surtout sous-performer les actions dans un environnement économique caractérisé par un ralentissement économique puis une stabilisation. A court terme, il est possible que l’or soit soutenu par des données économiques indiquant un plus fort affaiblissement du marché de l’emploi,. Cela réduirait les rendements réels américains à travers des attentes de plus fortes baisses de taux d’intérêt par la Fed. Mais nous n’anticipons pas une hausse durable de l’or. La demande de protection à travers l’or sera sans doute limitée.
D’autre part, comme nous anticipons un affaiblissement du dollar à court et moyen terme, le métal jaune devrait être soutenu à court terme. A 12 mois, nous attendons toutefois une stabilisation autour de 3400 dollars l’once.
L’or est-il en train de perdre son élément de protection, si l’on considère la hausse du bitcoin, ou la surperformance de ce dernier est-il plutôt le résultat d’un sentiment de «risk-on»?
L’or a récemment sous-performé le bitcoin. Cette réaction reflète une plus grande sensibilité du bitcoin à l’appétit pour le risque. La corrélation du Nasdaq avec le bitcoin en témoigne. La crypto est davantage recherchée par ces flux spéculatifs que par une quête de protection. C’est un symptôme de la hausse des marchés.
«D’ici 12 mois, nous nous attendons à un rendement de 5 à 6% pour les actions des pays industrialisés et proche de 9 à 10% pour les marchés émergents.»
La corrélation de l’or et du bitcoin est également forte avec les liquidités. Qu’en est-il des liquidités en ce moment?
La corrélation se vérifie habituellement. Les conditions financières se sont aussi améliorées à la suite de la baisse des taux de certaines banques centrales européennes. Les Etats-Unis devraient maintenant reprendre le flambeau dans le sillage du ralentissement du marché de l’emploi.
Les efforts de Donald Trump d’imposer ses vues à la Fed, y compris par ses nominations, devraient accroître le mouvement de baisse des taux courts. Le dollar ne devrait-il pas aussi baisser?
Nous faisons l’hypothèse d’une baisse du dollar. Il est probable que la zone euro ait atteint un niveau d’équilibre pour ses taux directeurs, lesquels devraient rester à 2%,. En revanche, la Fed devait baisser ses taux à trois reprises successivenent au cours des trois prochains mois, soit une baisse totale de 75 points de base d’ici la fin 2025. Il en résultera un paysage de taux défavorable au dollar et une baisse du coût de couverture du risque de change, ce qui pèsera d’autant plus sur le billet vert.
Il est évident que que le président Trump maintient la pression sur la Fed, ainsi qu’en témoigne la nomination de Stephen Miran, son premier conseiller économique. Ce dernier appuie naturellement les thèses du président américain, y compris sur les droits de douane. A la marge, la Fed deviendra un peu plus accommodante mais il n’est pas certain que Stephen Miran puisse siéger à la Fed dès le mois prochain. Cela dépendra du vote d’approbation du Sénat. De plus, nous ne pensons pas que Donald Trump démettra Jerome Powell de ses fonctions à court terme, mais l’opportunité de changer le président de la Fed se présentera en 2026.
Cette intervention politique sur la Fed ne devrait-elle pas provoquer une hausse des taux longs?
De nombreux facteurs sont en jeu sur la partie longue de la courbe de taux, à l’image de la demande étrangère pour les bons du Trésor, de la demande domestique et de l’offre de titres.
Concernant la demande externe, il ressort que pour un investisseur européen ou japonais il est préférable de conserver ses investissements en obligations locales en raison du coût du couverture de risque de change. Mais le différentiel de taux devrait baisser et diminuer les coûts de couverture si bien que les investisseurs étrangers auront l’occasion de rééquilibrer leurs positions obligataires.
La demande domestique a été encouragée par un changement réglementaire du secteur bancaire (niveaux de fonds propres) qui devrait améliorer la liquidité du marché des bons du Trésor. Un autre pan réglementaire a été voté, le Genius Act, qui a trait à la cryptomonnaie et aux stablecoins, lesquels devraient être entièrement couverts par des bons du Trésor à court terme.
Il reste un risque supplémentaire de pressions haussières sur les taux longs, notamment aux 3e et 4e trimestre, sachant que les besoins de financement ont augmenté aux Etats-Unis. Deux enchères récentes se sont révélées plus difficiles que prévu.
Il en résulte une prime de terme plus élevée que de coutume. Nous anticipons toutefois une baisse des taux longs américains, qui pourraient passer de 4,2 à 3,9% (à 10 ans). La courbe US devrait se pentifier puisque la baisse sera plus forte pour la partie courte de la courbe.
«La Fed devait baisser ses taux à trois reprises successivenent au cours des trois prochains mois».
Est-ce que vous conseillez de couvrir le risque du change ou d’acheter de l’or pour profiter de la baisse du billet vert?
Ce n’est pas le même exercice, mais c’est effectivement notre point de vue. Nous préférons investir dans un actif porteur de dividende et de rendement accru, par exemple à travers une prime de risque en termes de spread, par exemple les obligations émergentes en monnaies fortes. Toutefois, nous nous attendons aussi à une surperformance des actions par rapport à l’or. Le métal jaune ne rémunère pas et subit un coût d’opportunité, le taux d’intérêt réel.
Si les hostilités se poursuivent en Ukraine, quel serait l’impact sur le prix de l’or?
L’or fournit effectivement des vertus de diversification attractives, notamment dans un contexte où l’inflation, contrairement à nos attentes, augmenterait substantiellement. Nous ne renions pas l’or en tant qu’actif de diversification mais nous le maintenons au niveau de notre allocation stratégique.
Les droits de douane américains n’auront-ils qu’un impact temporaire sur l’inflation?
Exactement. Ils commenceront à pousser l’inflation à la hausse, mais l’impact se résorbera avec les effets de base dans le courant de 2026.
Qu’en est-il de la demande d’or des banques centrales et des ETF sur l’or?
La demande des banques centrales s’est ralentie alors que celle des ETF sur l’or a légèrement augmenté, selon les statistiques du World Gold Council. Les ETF ont généré une demande de 170 tonnes au 2e trimestre, contre 127 tonnes au premier trimestre.
Les achats des banques centrales sont d’un ordre similaire, à 167 tonnes au 2e trimestre, contre 250 tonnes au premier.
Quel est le potentiel des actions d’ici 12 mois?
D’ici 12 mois, nous nous attendons à un rendement de 5 à 6% pour les actions des pays industrialisés et proche de 9 à 10% pour les marchés émergents grâce à la résilience économique de ces pays et une amélioration des flux de capitaux, en partie à la suite de la baisse attendue du dollar, et d’un renforcement des bénéfices des entreprises au deuxième semestre 2025 et au début 2026.