La décision adoptée par l’Assemblée nationale le 31 octobre 2025 pourrait marquer un tournant dans la circulation du capital européen. En remplaçant l’Impôt sur la Fortune Immobilière par un impôt sur la fortune improductive, la France redéfinit les contours de la fiscalité patrimoniale. Le taux fixe de 1% s’appliquerait désormais aux patrimoines supérieurs à 1,3 million d’euros, incluant non seulement l’immobilier, mais aussi les fonds en euros, les liquidités, les cryptomonnaies et les objets de valeur. Le rendement de cette mesure est estimé entre 15 et 18 milliards d’euros par an, mais son coût économique pourrait être bien supérieur. Pour entrer en vigueur, elle devra toutefois être confirmée dans la version finale du projet de loi de finances, après son passage complet devant le Parlement.
En 2024, les fonds en euros représentaient 1735 milliards d’euros d’encours, dont 65% détenus par les 10% des ménages les plus riches. Leur rendement moyen de 2,63% générait environ 45 milliards d’euros de revenus financiers nets par an. L’instauration de la taxe réduirait ce revenu à 28 milliards, effaçant ainsi l’équivalent du rendement total des plans d’épargne retraite. Au niveau macroéconomique, cette ponction équivaut à 0,6% du PIB, soit davantage que le coût annuel du bouclier tarifaire énergétique.
Les effets de marché sont prévisibles. Une décollecte de 10% des fonds en euros, soit 170 milliards d’euros, représenterait près de la moitié des flux annuels sur les fonds européens UCITS. Les actions, qui pèsent 54% de l’allocation des unités de compte, bénéficieraient d’un afflux équivalent à 2% de la capitalisation boursière européenne. En revanche, les obligations souveraines, composant 30% des fonds en euros, subiraient une contraction de la demande domestique estimée à 2,5 points, ce qui pourrait faire remonter les taux à 10 ans de 15 à 20 points de base. Pour un État dont la charge d’intérêts atteindra déjà 57 milliards d’euros en 2025, l’effet budgétaire n’est pas neutre.
La réforme s’inscrit dans un contexte budgétaire fragile. Le déficit public français reste supérieur à 4,9% du PIB, la dette dépasse 3100 milliards d’euros et la croissance attendue pour 2025 n’est que de 0,8%. Les marges de manœuvre sont limitées, tandis que la pression politique augmente à mesure que les dépenses sociales atteignent 32% du PIB, un record européen. Dans ce cadre, la taxation du capital devient un outil politique autant qu’économique.
Mais cette politique a un coût: la confiance. En 2024, le patrimoine financier des ménages français s’élevait à 6200 milliards d’euros, dont plus du quart déjà placé à l’étranger. Selon la Banque de France, les avoirs financiers détenus hors du territoire ont progressé de 28% depuis 2018, pour atteindre 1580 milliards d’euros. La tendance pourrait s’accélérer. Si la réforme est confirmée, une hausse de seulement 5% des sorties d’actifs équivaudrait à 80 milliards d’euros de capitaux redéployés hors de France, soit plus que la capitalisation totale d’une entreprise comme Vinci.
L’instabilité fiscale devient désormais un facteur macroéconomique. En voulant taxer la «fortune improductive», la France prend le risque d’éroder sa base de capital productif. L’épargne domestique n’est pas seulement une variable budgétaire: c’est la principale source de financement de son économie. Quand l’épargnant perd confiance dans la stabilité fiscale, il ne revendique pas – il déplace. Et ce mouvement, une fois enclenché, est rarement réversible.