Les marchés ne se résument plus aux actions et aux matières premières. On peut désormais parier sur qui Donald Trump graciera en 2025, sur le niveau de l’inflation, ou encore sur le nombre de tweets qu’Elon Musk publiera en une semaine. Ce qui n’était qu’une curiosité académique est devenu un segment croissant de la finance : les marchés de prédiction. Deux plateformes dominent cette mutation: Polymarket, un marché crypto-natif reposant sur des stablecoins et des contrats intelligents, et Kalshi, une bourse américaine réglementée et supervisée par la CFTC. Toutes deux transforment les opinions en prévisions adossées à de l’argent réel mais selon des approches radicalement différentes.
Le fonctionnement des marchés de prédiction
Polymarket et Kalshi défendent la même idée : les marchés agrègent mieux l’information que les experts ou les sondages.
Le concept de marchés de prédiction n’a rien de nouveau. Depuis plusieurs décennies, les économistes les utilisent pour tester si le jugement collectif peut surpasser celui des spécialistes. L’un des premiers exemples formels est celui des Iowa Electronic Markets, lancés en 1988 par l’Université de l’Iowa. La plateforme permet à des étudiants de plus de cent universités dans le monde d’acheter et de vendre, avec de véritables mises financières, des contrats basés sur des résultats politiques, et elle s’est révélée plus précise que les sondages traditionnels pour prévoir les élections.
Ce succès repose sur la «sagesse des foules». Lorsque de nombreux individus indépendants apportent chacun une petite part d’information, le résultat agrégé tend à être plus juste que l’opinion d’un seul expert. Sur un marché, cette agrégation se fait par les prix. Chaque transaction traduit une nouvelle information ou conviction, si bien que le prix devient une probabilité implicite en temps réel. Mais la fiabilité de ces marchés dépend évidemment de la liquidité, du volume d’échanges, de la proximité de l’événement, et du risque de manipulation.
Les prévisions se matérialisent à travers des «contrats d’événement», qui permettent d’acheter des parts de OUI ou de NON. Le prix de ces parts reflète directement la probabilité implicite de réalisation de l’événement. Par exemple, si le marché estime qu’il y a 18% de chances qu’un événement se produise, les parts OUI se négocient à 18 centimes. La somme des prix des parts OUI et NON est donc toujours égale à 1 dollar. Si l’événement se réalise, chaque part OUI est payée 1 dollar, tandis que les parts NON deviennent sans valeur.
En théorie, le système est cohérent. En pratique, le mouvement s’est scindé en deux camps: l’un sur la blockchain, l’autre à Wall Street.
D’un côté, les crypto-natifs construisent des marchés ouverts où quiconque possédant un portefeuille peut miser sur l’avenir; de l’autre, les professionnels de la finance développent des plateformes conformes aux régulations américaines, intégrant le pari sur événements dans le cadre légal existant.
C’est l’histoire de la rivalité entre Polymarket et Kalshi, un duel que le PDG de Kalshi, Tarek Mansour, compare à celui entre les légendaires quarterbacks Brady et Manning.
Polymarket: le marché décentralisé de la vérité
Lancée en 2020, Polymarket est devenue la plus grande plateforme de prédiction au monde, avec plus de 21 milliards de dollars de volume cumulé. Entièrement construite sur la blockchain, elle ne dispose d’aucune «maison» au sens traditionnel. Il n’y a pas d’intermédiaire central, et chacun peut spéculer librement sur des événements réels, qu’il s’agisse d’élections, de décisions économiques ou de culture populaire.
En septembre, 33’320 nouveaux marchés ont été créés sur Polymarket, contre 13’800 en août. Ces marchés sont généralement lancés par la plateforme à partir des suggestions des utilisateurs publiées sur Discord ou X.

Source: The Block
Si la structure des contrats d’événements est simple, la mise en œuvre de Polymarket est entièrement on-chain. Chaque marché est collatéralisé en USDC. Lorsqu’un utilisateur achète ou vend des parts, il interagit avec un pool de liquidité on-chain sur le réseau Polygon, qui ajuste les prix dynamiquement tout en garantissant qu’il reste assez de collatéral pour payer 1 USDC par part gagnante à la clôture du marché. Les traders peuvent revendre leurs parts à tout moment, et pour assurer une liquidité suffisante, Polymarket récompense les fournisseurs de liquidité. La plateforme verse également des intérêts sur les positions détenues, afin d’encourager la stabilité des prix sur le long terme.
La résolution des marchés est assurée par l’Oracle Optimistic UMA, un système de smart contracts qui vérifie les résultats directement sur la blockchain. Lorsqu’un utilisateur propose une issue, il doit déposer une caution de 750 USDC. Pendant les deux heures suivantes, tout autre utilisateur peut contester cette proposition en déposant une caution équivalente. Si personne ne conteste, le proposant récupère sa mise avec une petite récompense. En cas de contestation, un vote décentralisé est déclenché parmi les détenteurs du token UMA. Selon l’issue du vote, le proposant ou le contestataire empoche une partie de la caution adverse comme prime.
Ce processus confère à Polymarket ses atouts majeurs : transparence, car toutes les transactions sont publiques; règlement instantané, puisque les fonds circulent directement sur la blockchain; et décentralisation, la plateforme ne détenant jamais les fonds des utilisateurs. Les transactions se font de portefeuille à portefeuille, et c’est la blockchain, non une institution, qui garantit l’équité.
Les prix sur Polymarket évoluent en continu au gré des nouvelles informations, formant un baromètre en temps réel du sentiment collectif. Le marché lié à l’élection présidentielle américaine de 2024 a enregistré à lui seul 3,2 milliards de dollars de volume. De plus en plus d’analystes et de médias citent désormais les probabilités de Polymarket aux côtés des sondages classiques.
Mais cette ouverture radicale a aussi provoqué des frictions réglementaires. En 2022, la CFTC (Commodity Futures Trading Commission) a infligé à Polymarket une amende de 1,4 million de dollars pour avoir opéré des marchés d’événements non enregistrés, et a exigé le blocage des utilisateurs américains. Depuis, la plateforme continue d’opérer à l’échelle mondiale, accessible légalement dans la plupart des pays hors Etats-Unis.
Ce statut pourrait toutefois évoluer. En juillet 2025, Polymarket a annoncé le rachat de QCX pour 112 millions de dollars, une bourse de produits dérivés enregistrée auprès de la CFTC. Cette acquisition lui donne accès à une licence DCM (Designated Contract Market), lui permettant de certifier elle-même ses marchés pour les utilisateurs américains, sous supervision fédérale. QCX a depuis été rebaptisée Polymarket US.
Deux mois plus tard, en septembre 2025, la CFTC a délivré à Polymarket une lettre de non-action, qualifiée par son fondateur Shayne Coplan de «feu vert pour opérer aux Etats-Unis». Dans le cadre du régime DCM, une plateforme peut lancer de nouveaux contrats en déposant un simple formulaire d’attestation de conformité. Si la CFTC ne s’y oppose pas dans un délai d’un jour ouvrable, les marchés peuvent être activés immédiatement.
Selon les documents déposés, Polymarket US prévoit de lister des marchés sportifs ainsi que des marchés politiques. Le lancement officiel a toutefois été retardé par la fermeture partielle du gouvernement américain.
Sur le plan financier, Polymarket est financée par le capital-risque et ne génère pas encore de revenus. Elle dispose toutefois d’un fort potentiel, notamment via les frais de transaction, la vente de données ou la création de marchés sponsorisés. Selon Reuters, l’entreprise chercherait actuellement à lever de nouveaux fonds sur la base d’une valorisation estimée entre 12 et 15 milliards de dollars.
Si Polymarket incarne la version décentralisée et ouverte des marchés de prédiction, Kalshi en représente l’exact opposé: une approche rigoureusement encadrée par le droit financier américain.
Kalshi: le bon élève
Kalshi a été fondée en 2018 avec pour ambition de créer une bourse simple et directe, «où chacun pourrait échanger sur l’issue d’événements précis». En 2020, la CFTC a accordé à Kalshi le statut de Designated Contract Market (DCM), faisant d’elle la première bourse américaine entièrement régulée dédiée aux contrats d’événements. La plateforme a été ouverte au public en juillet 2021. En 2024, après une bataille juridique contre la CFTC, Kalshi est devenue la première plateforme autorisée depuis plus d’un siècle à proposer des paris légaux sur les élections aux Etats-Unis.
Les contrats de Kalshi reprennent la même structure que ceux de Polymarket, mais sont réglementés et réglés en dollars américains via une interface de courtage centralisée. Les utilisateurs peuvent acheter ou vendre jusqu’à expiration, et les résultats sont vérifiés par la société elle-même sur la base de sources prédéterminées. La plateforme verse également des intérêts sur les positions actives et les soldes en espèces, et met en place des programmes d’incitation au volume et à la liquidité.
Les marchés les plus populaires concernent les événements sportifs, notamment parce qu’ils offrent aux résidents d’Etats interdisant les paris sportifs la possibilité de trader légalement sur Kalshi, une zone grise juridique qui fait encore l’objet de litiges.
Au-delà de la spéculation, Kalshi permet aussi de couvrir des risques réels: une chaîne de restaurants craignant une hausse des prix peut se couvrir contre l’inflation, tandis qu’une entreprise dépendante du budget fédéral peut se protéger contre une fermeture du gouvernement. Cet usage pratique donne à Kalshi une place légitime dans la finance traditionnelle.
La société commence également à établir des passerelles avec le monde crypto. Elle a récemment annoncé son intention d’intégrer ses marchés dans les principales applications et plateformes d’échange crypto d’ici fin 2026. Première étape : un partenariat avec Jupiter, une DEX basée sur Solana, qui a lancé un marché de prédiction adossé à Kalshi, avec pour premier événement le Grand Prix de Formule 1 du Mexique.
Sur le plan financier, contrairement à Polymarket, Kalshi perçoit des frais de transaction, différenciés entre takers (ordres exécutés immédiatement) et makers (ordres apportant de la liquidité). Comme sur la plupart des bourses, les frais des makers sont plus faibles afin d’encourager la liquidité.
Le 10 octobre 2025, Kalshi a annoncé son expansion dans plus de 140 pays. Son volume mensuel a atteint 2,86 milliards de dollars en septembre 2025, dépassant celui de Polymarket (1,44 milliard), alors qu’elle n’était encore accessible qu’aux États-Unis. Une performance qui illustre l’intérêt croissant des Américains pour les marchés de prédiction.

Source: The Block
Avec Kalshi désormais ouverte à l’international et Polymarket sur le point de réintégrer le marché américain, une nouvelle phase s’annonce: celle d’une rivalité directe entre deux visions du futur de la finance predictive, l’une centralisée et régulée, l’autre ouverte et décentralisée.
Conclusion
Avec la concurrence féroce entre Polymarket et Kalshi, le secteur des marchés de prédiction gagne rapidement en importance. De nouveaux acteurs comme Interactive Brokers et Robinhood y font également leur entrée. Reste à voir comment ce marché se segmentera une fois arrivé à maturité, et comment Wall Street, mais aussi les entreprises, s’en empareront. L’histoire promet d’être intéressante…