Quand Washington devient actionnaire

François Antomarchi, DPAM

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Le modèle d’un capitalisme soutenu par l’Etat pourra-t-il être durable et allier intérêt national et concurrence loyale?

©Keystone


Le gouvernement américain commence à changer d’attitude vis-à-vis des entreprises cotées: au lieu de leur consentir des prêts ou des subventions, il prend des participations directes dans leur capital. Selon de récentes informations, il aurait pris des parts dans Intel et ce, en partie en convertissant des aides octroyées dans le cadre du CHIPS and Science Act. Le gouvernement a également pris des positions dans MP Materials, Lithium Americas et Trilogy Metals, des entreprises qui extraient ou transforment des matières premières stratégiques utilisées dans les systèmes de défense, les semi-conducteurs et les véhicules électriques. Ainsi, le champion international du libre-échange expérimente une politique industrielle plus interventionniste.

L’état, un actionnaire passif

Les Etats-Unis sont déjà intervenus au niveau des organes directeurs des entreprises, en général au travers de prêts, de subventions ou de lois, mais très rarement par le biais de prises de participation directes. Exception notable, le Trésor a pris le contrôle de plusieurs banques et constructeurs automobiles pour éviter leur effondrement durant la crise financière de 2008. Mais, il s’est défait de ces participations au bout de quelques années. Dans le contexte actuel, l’objectif du gouvernement est totalement différent et l’enjeu est stratégique. Il s’agit de contribuer à la construction de chaînes d’approvisionnement plus solides, de réduire l’exposition aux intrants chinois et de garantir l’octroi de capitaux pour des projets à long terme qui, autrement, seraient financés par de l’argent étranger.

Le passage d’un positionnement purement libéral à une intervention sélective peut s’interpréter comme une consolidation du pouvoir autour d’une poignée d’industries stratégiques.

Les participations relèvent de différentes agences gouvernementales, en l’occurrence, des ministères de la Défense et de l’Energie ainsi que du Trésor. Le contribuable américain entre ainsi directement dans le capital des entreprises, ce qui, par extension, pose la question de savoir comment l’Etat se comportera en tant qu’actionnaire.

Une aubaine pour les investisseurs?

Les marchés ont salué ces décisions de prises de participation. A la suite de leur annonce, les actions de MP Materials et de Lithium Americas ont bondi et, dans ces deux cas, il s’est agi de progressions à deux chiffres. Et ceci est logique du point de vue de l’investisseur. Le soutien de l’Etat diminue le risque de financement, facilite l’accès au crédit et peut permettre de stabiliser les apports de capitaux pour les projets à long terme. Si le gouvernement venait à élargir son action à d’autres entreprises clés dans les secteurs de l’énergie, des semi-conducteurs et des matières premières stratégiques, il pourrait être intéressant d’adopter une approche d’investissement regroupant tous les titres susceptibles de bénéficier de ce changement de politique.

Mais une telle approche n’a rien d’évident. En effet, il n’existe pas de calendrier connu pour d’autres prises de participation, ni de position bien établie quant à la façon dont Washington exercera ses droits, ni aucune précision sur ses modalités de sortie du capital des entreprises. Certains officiels ont émis l’idée que l’Etat se conduirait en investisseur passif. Mais cette passivité pourrait être mise à mal si les objectifs de la stratégie et la politique venaient à diverger. Le Congrès contrôle le porte-monnaie et un changement d’administration pourrait entraîner une révision des priorités, même si la revente de prises de participation engendre des coûts.

Menaces sur la libre concurrence

En dépit du fait que Donald Trump ait évoqué la création d’un fonds souverain, les Etats-Unis ne disposent pas d’un tel fonds à l’heure actuelle. Les avantages d’une telle structure, qui existe dans d’autres pays, sont de constituer une base permanente et d’offrir un mandat clair pour la construction de participations stratégiques. A contrario, son absence signifie que la structure des participations et leur sélection se feront au cas par cas. Il en résulte un accroissement du risque de distorsion de la concurrence. En effet, les entreprises dans lesquelles l’Etat figure au registre des actionnaires pourraient bénéficier de conditions de financement plus intéressantes que leurs concurrents ainsi que d’un accès plus aisé aux marchés publics. La concurrence va donc suivre attentivement l’évolution des règles dans ce domaine.

Les partisans de la politique d’investissement direct la qualifient de «pragmatique». Car, pour un président qui a fait carrière dans le monde des affaires, le passage d’un positionnement purement libéral à une intervention sélective peut s’interpréter comme une consolidation du pouvoir autour d’une poignée d’industries stratégiques. Et ses avantages, à savoir la sécurité de l’approvisionnement, l’investissement dans l’économie domestique, et le levier qu’il procure dans la course à la technologie, l’emportent sur ses inconvénients.

Les sceptiques insistent, eux, sur la nécessité de mettre des garde-fous. Si l’objectif affiché de ces prises de participation est d’accroître la résilience d’industries clés, leurs conditions doivent être claires et indépendantes du gouvernement en place. Leurs durées de détention doivent être définies à l’avance lorsque cela est possible et leurs critères de sélection doivent être rendus publics. La confiance dans cette stratégie dépendra de sa cohérence. Qu’elle devienne un modèle durable de capitalisme soutenu par l’Etat ou ne représente qu’un épiphénomène de la compétition au sens large dépendra de la rapidité du gouvernement à démontrer qu’intérêt national et concurrence loyale peuvent aller de pair.

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