La montée en puissance du marché secondaire

Nicolette de Joncaire

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Le marché secondaire des actifs privés apporte flexibilité et transparence à un univers historiquement illiquide. Entretien avec Roman Eggler de Coller Capital.

Fondée en 1990, Coller Capital s’est spécialisée dans le marché secondaire des actifs privés, un segment qui, à l’époque, était encore peu développé. Aujourd’hui, la société figure parmi les acteurs majeurs de ce domaine, apportant des solutions de liquidité à des investisseurs de fonds privés (LP) qui souhaitent céder leurs engagements, et intervenant sur des transactions complexes d’acquisition de participations dans des fonds ou portefeuilles. Installée récemment à Zurich, la société de gestion estime que la Suisse représente une opportunité majeure dans la gestion de patrimoine. Entretien avec Roman Eggler, Head of DACH Private Wealth Distribution.

Quelle est aujourd’hui la taille du marché secondaire des actifs privés?

Le marché secondaire des actifs privés a énormément évolué au cours des dernières années. En 2024, il atteignait un niveau record d’environ 160 milliards de dollars de transactions. Et si la tendance se poursuit, 2025 pourrait dépasser 200 milliards de dollars, selon les tendances établies au premier trimestre. Globalement, on estime désormais la taille du marché secondaire mondial à environ 500 milliards de dollars. Ce qui reste encore très modeste comparé au marché primaire, qui pèse environ 10’000 milliards de dollars. Petit, certes, le marché secondaire est en plein essor, et il est devenu un levier de flexibilité et de liquidité essentiel pour l’ensemble de l’écosystème du capital-investissement. C’est précisément ce décalage qui crée une opportunité considérable pour des acteurs comme Coller Capital, pionnier depuis sa création par Jeremy Coller en 1990. Aujourd’hui, nous en sommes toujours à l’avant-garde: avec 320 collaborateurs, 46 milliards de dollars d’actifs sous gestion, et la plus grande équipe dédiée aux opérations secondaires du monde.

Comment ce marché a-t-il évolué ces dernières années?

Historiquement, ce marché était réservé aux grandes institutions et à quelques spécialistes. Aujourd’hui, il s’est largement ouvert, notamment en Europe, et attire des fonds de pension, des compagnies d’assurance et des familles fortunées qui souhaitent vendre tout ou partie de leurs allocations dans le capital-investissement. Une évolution majeure de ces dernières années est la montée en puissance des transactions initiées par les gérants eux-mêmes, les fameuses transactions «GP-led», et plus particulièrement les véhicules de continuation: lorsqu’un fonds arrive à maturité, au lieu de vendre les actifs ou de les introduire en bourse, le gestionnaire peut créer un nouveau véhicule pour continuer à les accompagner. En 2024, près de la moitié du volume du marché secondaire — soit environ 80 milliards de dollars — provenait de ces véhicules de continuation. Coller Capital a d’ailleurs été le premier acteur à en réaliser un, dès 1996, et aujourd’hui près de la moitié de nos actifs sont investis dans ce type d’opérations.

Pourquoi les investisseurs investissent-ils si peu dans ce marché?

Les investisseurs restent prudents parce que le capital-investissement est moins liquide et moins tangible que d’autres types d’investissement, et la création de valeur prend du temps. C’est précisément pour cela que le private equity existe.

Comment fonctionne votre approche?

Chez Coller Capital, nous n’investissons pas directement dans les entreprises, mais dans des parts de fonds existants. Pour faire une analogie, investir dans un fonds primaire, c’est un peu comme parier au départ d’une course de chevaux. Le marché secondaire, lui, intervient à mi-course. Nous achetons des parts à partir de la troisième, quatrième ou cinquième année du fonds. A ce moment-là, on connaît beaucoup mieux les entreprises sous-jacentes et on peut utiliser les 6 à 7 années restantes pour profiter de leur croissance, en payant souvent un prix inférieur à la valeur réelle. Notre approche est très diversifiée, avec un portefeuille mature, ce qui nous permet de participer à la croissance des entreprises tout en réduisant potentiellement le risque. Ce n’est pas le même type d’attentes qu’avec le capital-risque, mais le risque est également beaucoup plus faible. Nous nous concentrons principalement sur les mid et large caps. Géographiquement, nous favorisons les Etats-Unis (65 %) et l’Europe, surtout le Royaume-Uni (30%).

Comment percevez-vous le marché suisse et où vous positionnez-vous? Quel type de clients visez-vous?

La Suisse représente une opportunité majeure dans la gestion de patrimoine. C’est l’un des hubs clés pour notre activité. Il y a un peu plus de trois ans, nous avons recruté Jake Elmhirst, qui a joué un rôle central chez UBS dans le développement du private equity, pour renforcer notre plateforme de gestion de patrimoine. Aujourd’hui, Jake est responsable mondial de la gestion de fortune, avec une équipe de 70 personnes en charge des Private Wealth Solutions. Depuis mars 2024, nous avons ouvert six bureaux, Zurich étant le premier d’entre eux. Nous disposons également de ressources au Royaume-Uni, en Asie, en Australie et au Canada, ce qui nous permet de répondre aux besoins d’une clientèle internationale exigeante.

Les marchés privés restent-ils aussi performants qu’avant?

En 2025, les marchés publics ont certes surperformé, mais sur les 5 à 10 dernières années, les marchés privés ont largement dépassé les indices publics. Le potentiel reste bien plus important dans le privé. Pour donner un ordre de grandeur: il existe environ 60’000 sociétés cotées en bourse, contre 350 millions d’entreprises privées dans le monde. De plus, de nombreuses entreprises choisissent de revenir dans le privé. Les marchés privés présentent également moins de volatilité. Ils sont moins soumis aux réactions émotionnelles que les marchés publics, en partie grâce aux rapports trimestriels et à une approche de valorisation plus réaliste. Les multiples reflètent mieux la valeur réelle des entreprises, et il y a beaucoup moins de concentration que sur les marchés publics.

Les marchés secondaires peuvent-ils contribuer à résoudre le problème de faible liquidité des marchés privés?

La liquidité est en effet plus élevée sur le marché secondaire que sur le marché primaire. Prenons l’exemple de nos fonds phares, qui gèrent chacun 8 à 9 milliards de dollars et investissent dans environ 3’500 entreprises. Ces fonds offrent une probabilité de sortie bien plus élevée que les fonds primaires. Lorsqu’un investisseur (LP) souhaite se retirer mais que le gestionnaire du fonds (GP) veut conserver sa position, nous intervenons comme fournisseur de liquidité. Environ deux tiers des transactions de Coller Capital se font sur la base de relations propriétaires, en tirant parti de notre réseau. Nous participons bien sûr aux enchères, mais notre force réside dans notre capacité à évaluer précisément les flux de trésorerie et à proposer des valorisations réalistes. Dans 98% des cas, nous déclinerons une transaction si elle ne correspond pas à nos critères. Nous avons plus de ressources que la plupart des acteurs, mais moins de pression pour déployer du capital. Cette approche nous permet de rester sélectifs et cohérents dans notre rôle de fournisseur de liquidité sur le marché secondaire.

Qu’en est-il du profil risque/rendement sur les marchés secondaires?

Si l’on analyse les 20 dernières années sur une base médiane, les marchés secondaires présentent un profil risque/rendement supérieur à celui des autres segments du private equity. Selon Prequin, les marchés secondaires constituent la classe d'actifs de capital-investissement la plus performante en termes de TRI sur une période de 20 ans jusqu'en 2023, en termes de rendements ajustés au risque. Certes, le TVPI (Total Value to Paid-In) peut être légèrement inférieur à d’autres segments, mais le risque est beaucoup plus maîtrisé, ce qui en fait un investissement potentiellement attractif pour ceux qui recherchent stabilité et performance.

Quels secteurs privilégiez-vous dans vos investissements?

Nous ne nous spécialisons pas dans un secteur particulier. Nous cherchons surtout des entreprises générant des flux de trésorerie solides et qui ne soient pas trop intensives en capital. Nous travaillons avec une liste ciblée d’environ 100 fonds, ce qui nous permet de bien comprendre leurs allocations et d’identifier les meilleures opportunités. Nous apprécions certains secteurs comme la santé, mais notre portefeuille reste assez diversifié, ce qui nous permet de lisser le profil de rendement et de volatilité.

A l’avenir, peut-on s’attendre à davantage d’entrées en bourse?

Ces dernières années, les introductions en bourse ont été très rares. Il faut avant tout observer l’évolution des taux d’intérêt pour anticiper le retour des IPO. Nous pensons qu’un certain nombre d’IPO devrait survenir dans les mois à venir, ce qui rendrait le marché privé plus dynamique et permettrait au capital de revenir aux investisseurs. Il y a aussi des cas inverses, comme celui d’Electronic Arts qui redevient privé (suite au rachat par un fonds d’investissement saoudien). A terme, le marché doit retrouver un fonctionnement normal, avec un équilibre entre entrées et sorties.

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