Introduction
Le taux de chômage aux États-Unis a atteint son niveau le plus élevé depuis 2021. La création d'emplois stagne et l'inquiétude concernant l'état de l'économie ne cesse de croître. C'est dans ce contexte tendu que l'administration Trump a décidé de réformer le visa de travail le plus controversé du pays: le H-1B.
Depuis plus de trente ans, ce visa constitue la principale porte d’entrée pour les professionnels qualifiés dans les domaines de la technologie, de la santé et de la recherche. S'il a contribué à stimuler l'innovation et à pallier certaines pénuries de main-d'œuvre, il a également fait l'objet de vives critiques. Certains l'accusent de se substituer aux travailleurs américains et d'exercer une pression à la baisse sur les salaires.
Jusqu'à présent, les entreprises s'acquittaient de frais compris entre 1’700 et 4’500 dollars pour déposer une demande de visa H-1B. Désormais, ce coût s'élève à 100’000 dollars par nouveau visa, une hausse spectaculaire entrée en vigueur sans préavis. Cette mesure radicale peut-elle réellement apaiser les tensions qui traversent le marché du travail américain?
Qu’est-ce que le visa H-1B?
Introduit en 1990, le visa H-1B permet aux entreprises américaines de recruter des professionnels étrangers pour une durée déterminée afin de pourvoir des postes exigeant des compétences spécialisées. Ces emplois concernent principalement la technologie, l'ingénierie, les mathématiques, la médecine et la gestion.
Le visa est délivré pour une période initiale de trois ans, prolongeable jusqu'à six ans au maximum. Au cours des 35 dernières années, des millions de travailleurs immigrés ont exercé aux États-Unis dans le cadre de ce programme, particulièrement dans le secteur technologique. Selon les données de l'USCIS, Amazon, Google, Meta, Microsoft et Apple figuraient parmi les principaux employeurs de détenteurs de visas H-1B l'année dernière.

Source: Bloomberg
Le H-1B vise à combler la pénurie de main-d'œuvre qualifiée, notamment dans les domaines STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques). Près des deux tiers des postes H-1B concernent des métiers informatiques. Les ressortissants indiens représentent environ 75% des bénéficiaires, suivis par les Chinois avec 12%. De nombreux étudiants étrangers diplômés aux États-Unis comptent sur le H-1B pour demeurer dans le pays et y travailler, souvent comme première étape vers l'obtention de la résidence permanente.
Pour être éligible au visa H-1B, le candidat doit être titulaire au minimum d’un diplôme de bachelor ou d’une qualification équivalente dans un domaine en lien avec le poste proposé. Chaque année, le gouvernement attribue 85’000 nouveaux visas H-1B: 65’000 dans le cadre général et 20’000 réservés aux titulaires de diplômes de master ou supérieurs délivrés par des universités américaines. La demande dépassant systématiquement le quota disponible, la sélection s'effectue par loterie, rendant l'obtention du visa extrêmement difficile. De nombreux candidats doivent déposer leur candidature à plusieurs reprises avant d'être retenus. En 2025, le nombre de personnes résidant et travaillant aux États-Unis grâce au visa H-1B est estimé à 730’000, d’après Capital Economics.

Source: The heritage foundation
Jusqu'à présent, le dépôt d'une demande coûtait entre 1’700 et 4’500 dollars, honoraires d'avocats non compris, une somme dérisoire comparée au nouveau tarif de 100’000 dollars.
Mettre un prix sur le talent
Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier, le président Donald Trump a lancé une vaste offensive contre l'immigration. Son programme comprend des expulsions massives et des mesures visant à refuser la citoyenneté aux enfants nés aux États-Unis de parents sans papiers. Plus récemment, l'administration s'est tournée vers le programme de visas H-1B.
Le 19 septembre 2025, le président Trump a signé un décret présidentiel intitulé «Restriction d'entrée de certains travailleurs non-immigrés». Cette mesure impose un paiement obligatoire de 100’000 dollars pour chaque nouvelle demande de visa H-1B déposée à partir du 21 septembre 2025. Les demandes présentées sans ce paiement seront automatiquement rejetées.
L’annonce a pris de court les entreprises, les salariés et les étudiants aux États-Unis et ailleurs. Une vague de confusion s'est rapidement installée: à l'aéroport international de San Francisco, hub stratégique pour les entreprises de la Silicon Valley et les universités prestigieuses de la région, un vol Emirates à destination de Dubaï a été retardé sur le tarmac pendant près de trois heures, le temps que les passagers détenteurs de visas H-1B tentent de déterminer s'ils pourraient regagner les États-Unis après leur départ.
Les messages contradictoires initiaux de l'administration ont semé la confusion. Après que le secrétaire au Commerce eut laissé entendre que ces frais pourraient être annuels et s'appliquer largement, la Maison-Blanche a précisé qu'ils ne concernent que les nouvelles demandes. Néanmoins, de nombreux avocats ont conseillé aux employés H-1B d'éviter les voyages internationaux. Des courriels internes d'entreprises ont révélé que Google, Microsoft, Amazon, JPMorgan et d'autres ont recommandé à leurs employés H-1B à l'étranger de regagner les États-Unis ou de reporter leurs voyages.
Parallèlement à cette hausse des frais, l'administration a également proposé de modifier le processus de sélection des visas H-1B. Actuellement, les candidats sont choisis par tirage au sort. La nouvelle proposition remplacerait cette loterie par un système pondéré favorisant les postes les mieux rémunérés. Les emplois atteignant ou dépassant le niveau salarial le plus élevé fixé par le Bureau des statistiques du travail seraient inscrits quatre fois dans le tirage, les postes du deuxième niveau salarial le plus élevé trois fois, et ainsi de suite.
Une solution miracle pour le marché du travail?
Selon le ministère de la Sécurité intérieure (DHS), l'objectif est de «n'embaucher que l'élite des travailleurs étrangers» et d'inciter les employeurs à proposer des salaires plus élevés ou à créer des postes exigeant des compétences avancées. L’administration estime que cette approche permettra d’éviter la pression à la baisse sur les salaires et de réserver les visas H-1B à des postes hautement spécialisés et bien rémunérés, plutôt qu’à des missions de sous-traitance pouvant être occupées par des travailleurs américains disponibles.
Cette mesure intervient alors que le marché du travail américain traverse une période de stagnation. Le chômage a atteint 4,3% en août 2025, son niveau le plus élevé depuis 2021. Les créations d'emplois non agricoles n'ont progressé que de 22’000 postes, bien en dessous des 75’000 anticipés par Bloomberg. Une enquête de la Réserve fédérale de New York a révélé que la confiance des travailleurs concernant leurs perspectives de retrouver un emploi après un licenciement avait chuté à un niveau historiquement bas.
La Maison-Blanche estime qu'en réduisant le nombre de nouveaux travailleurs H-1B, les salaires augmenteront et davantage d'opportunités s'ouvriront aux Américains, particulièrement aux jeunes diplômés en informatique. Les responsables citent une étude de la Réserve fédérale montrant que les jeunes diplômés américains en informatique font face à des taux de chômage plus élevés, en partie à cause de la concurrence étrangère.

Source: The Heritage Foundation
Cependant, de nombreux économistes et experts en immigration voient les choses différemment. En théorie, la mesure correspond à l’objectif de la Maison-Blanche, qui est d’inciter les entreprises à recruter davantage de travailleurs américains. En pratique, elle pourrait cependant se retourner contre l’économie américaine si les entreprises choisissent de délocaliser certains postes ou de recourir à l’automatisation pour compenser la pénurie de talents qualifiés.
Les deux tiers des postes H-1B concernent les secteurs STEM, et les entreprises technologiques emploient des milliers de travailleurs sous ce visa. Beaucoup sont des spécialistes en milieu de carrière ou de jeunes chercheurs titulaires d’un doctorat, travaillant sur des avancées en intelligence artificielle, biotechnologie et informatique avancée. Elon Musk, le fondateur de NVIDIA Jensen Huang, le PDG d'Alphabet Sundar Pichai et le PDG de Microsoft Satya Nadella ont tous été un jour détenteurs de visas H-1B. Les hôpitaux, qui recrutent des médecins étrangers pour combler les manques dans certaines régions, ainsi que les universités, qui dépendent de chercheurs spécialisés, pourraient également rencontrer des difficultés à attirer les talents dont ils ont besoin.
La croissance économique repose sur des gains de productivité, générés par l'innovation. En rendant le recrutement de talents étrangers extrêmement coûteux et en obligeant de nombreux étudiants internationaux à quitter le pays après leurs études, les États-Unis prennent le risque d’un exode des compétences qui pourrait freiner leur croissance future. Certains analystes ont d’ailleurs révisé à la baisse leurs prévisions. La banque Berenberg a abaissé son estimation de la croissance américaine pour l’année, passant de 2% en début d’année à 1,5%.
Ce changement de politique pourrait affaiblir les industries mêmes que les États-Unis cherchent à renforcer, tout en contribuant peu à résoudre les problèmes structurels plus profonds du marché du travail. Le véritable défi réside dans le réservoir de talents domestique américain. L'enseignement supérieur aux États-Unis compte parmi les plus coûteux au monde. La dette étudiante américaine a atteint 1’800 milliards de dollars en août 2025. Les frais de scolarité dans les meilleures universités privées peuvent atteindre 80’000 dollars par an, contre environ 1’000 dollars en Suisse, 3’000 dollars en Inde et 1’500 dollars en Chine.
Face à ce fardeau financier, de nombreux étudiants renoncent à des carrières dans les disciplines STEM. Ceux qui obtiennent leur diplôme choisissent souvent des secteurs mieux rémunérés, comme la finance ou le conseil, où le retour sur investissement de leur formation est plus rapide.
En 2023, les écoles publiques américaines se classaient 28e sur 37 pays de l'OCDE en mathématiques. Combinée au coût élevé des études, cette situation se traduit par une production bien inférieure d’ingénieurs par rapport aux grands concurrents internationaux. Cette pénurie explique pourquoi les entreprises américaines dépendent fortement du programme H-1B.
D’autres pays ouvrent leurs portes
Des politiques qui découragent l’arrivée de nouveaux travailleurs aux États-Unis peuvent également fragiliser la position des talents déjà installés dans le pays. Certains pourraient être tentés de mettre leurs compétences au service de pays offrant un cadre plus accueillant, renforçant ainsi les économies qui cherchent activement à les attirer. La nouvelle taxe de 100’000 dollars risque donc d’alimenter, malgré elle, un exode de talents. A peine deux jours après le décret de Trump, la Chine a annoncé la création d’un nouveau “visa K”, destiné à attirer des professionnels internationaux dans les domaines STEM.
Le Royaume-Uni cherche également à rendre son système d’immigration plus attractif. Selon le Financial Times, le Premier ministre Keir Starmer et son Global Talent Task Force envisagent de supprimer les frais de visa pour les personnes ayant étudié dans les cinq meilleures universités mondiales ou reçu des distinctions prestigieuses.
Dans un retournement surprenant, l'Italie, dirigée par un gouvernement connu pour sa position ferme sur l'immigration, a également pris des mesures pour élargir les voies légales d'accès aux travailleurs étrangers. En juin 2025, le cabinet de la Première ministre Giorgia Meloni a approuvé un plan visant à délivrer près de 500'000 visas de travail entre 2026 et 2028 pour faire face aux pénuries de main-d'œuvre et au vieillissement démographique.

Source: Statista
Conclusion
La réussite ou l’échec de cette réforme migratoire dépendra des développements futurs. Une clause du nouveau dispositif H-1B prévoit des exemptions pour certains travailleurs, entreprises ou secteurs jugés essentiels à «l’intérêt national» et ne présentant aucun risque pour la sécurité ou le bien-être du pays. Cependant, les modalités d’application restent floues. Il n’est pas encore clair de quelle manière ces exemptions seront accordées, ni quelle agence fédérale sera chargée de les superviser.