Les tensions géopolitiques, la hausse du coût du travail et le décalage des politiques monétaires nourrissent un climat d’incertitude qui appelle à la prudence et à la diversification, en particulier en s’éloignant des secteurs à forte concentration comme la technologie, alors que l’ampleur des retombées de l’intelligence artificielle restent encore floues. S’agissant de l’or, la vigilance est de mise: à long terme, son évolution tend à épouser celle de l’inflation. Entretien avec Giulio Renzi Ricci, responsable de l’allocation d’actifs pour l’Europe chez Vanguard.
Avec l’imposition de droits de douane élevés, quelle trajectoire anticipez-vous pour l’inflation aux Etats-Unis?
Notre analyse rejoint celle de la Réserve fédérale: si les droits de douane exercent une pression inflationniste, ils ne devraient pas provoquer de dérive durable des prix. L’inflation devrait se stabiliser autour de 3% en 2025, avec une croissance des salaires à 3,9%. Les hausses liées aux services et au logement, déjà en repli, confirment cette tendance.
«Les pressions du gouvernement américain sur la Fed ne constituent pas, à ce stade, un risque majeur.»
L’inflation demeure avant tout du ressort des banques centrales, mais la Réserve fédérale a une mission élargie: veiller aussi à la préservation de l’emploi, même si la maîtrise des prix reste sa priorité. Quant à son indépendance, malgré les inquiétudes relayées par certains médias, elle ne semble pas menacée. Les pressions du gouvernement américain ne constituent pas, à ce stade, un risque majeur. Côté politique monétaire, deux baisses de taux sont attendues: l’une en septembre, l’autre d’ici la fin de l’année, pour répondre au ralentissement de l’activité.
Le protectionnisme actuel remet-il en cause la mondialisation?
La hausse des droits de douane vise également à alimenter le financement du One Big Beautiful Bill Act. Son impact devrait rester limité. Cette taxe, qui pèse directement sur la consommation des ménages américains, ne bouleversera pas durablement le commerce mondial. De nombreux accords bilatéraux prévoient en effet des exemptions sur les tarifs les plus élevés. Si une réallocation des flux d’exportations est attendue, elle ne remettra pas en cause les fondements du commerce international.
Pourquoi la Suisse a-t-elle subi des sanctions douanières si sévères?
Le coût réel des droits imposés sur les produits suisses reste difficile à mesurer, d’autant que les secteurs clés, comme la pharmacie et l’or, en sont exclus, réduisant de moitié l’impact global. Certes, l’horlogerie est concernée, mais la demande y demeure peu sensible aux variations de prix. La situation semble donc moins préoccupante qu’il n’y paraît à première vue. D’autant que la Suisse a déjà fait preuve de largesse envers les Etats-Unis dans le cadre de leur accord commercial.
La chute de la natalité est un phénomène quasi-global. Quels conséquences ce déclin démographique entraînera-t-il?
La question est complexe, car plusieurs forces agissent en sens contraire. La faible natalité accroît la part des retraités, ce qui tend, toutes choses égales par ailleurs, à réduire le coût de l’argent: ces derniers épargnent en effet davantage que le reste de la population. Mais cette évolution alourdit aussi les dépenses publiques — retraites, santé, services — et creuse le déficit, augmentant le poids de la dette et les taux d’intérêt. Un même facteur tire donc l’économie dans deux directions opposées, rendant l’issue incertaine. Aux États-Unis, le déficit structurel restera difficile à résorber, sauf à bénéficier d’un surcroît de productivité capable de rendre la dette soutenable.
L’intelligence artificielle demeure au cœur des préoccupations des marchés. Qui en tirera réellement profit?
C’est la question à un milliard de dollars: jusqu’où l’intelligence artificielle peut-elle transformer l’économie au-delà de son propre secteur? L’ampleur de son impact reste difficile à mesurer. Deux scénarios se dessinent: si l’IA irrigue l’ensemble des activités, elle contribuerait à maintenir une inflation et des taux d’intérêt relativement bas. A l’inverse, si son influence reste limitée, le secteur technologique devrait voir ses valorisations se contracter et les marchés actions se diversifier. Faute de visibilité, la stratégie la plus prudente consiste à éviter une concentration dans la tech et à s’éloigner des valeurs américaines.
L’or poursuit sa hausse. Jusqu’où?
L’or et, plus généralement, les matières premières affichent un bêta élevé face aux chocs inflationnistes imprévus, ce qui en fait un instrument précieux de couverture contre l’inflation. Mais pour une stratégie d’appréciation du capital à long terme, la prudence s’impose: l’or suit, sur la durée, la même trajectoire que l’inflation.
Comment investir dans ce contexte?
Les remous géopolitiques, la hausse du coût de la main-d’œuvre et des rythmes différenciés de politiques monétaires créent un climat d’incertitude, appelant à la prudence et à la diversification, notamment en s’éloignant des secteurs à forte concentration, comme la technologie. Notons toutefois que les actions américaines ont récemment rattrapé leur retard sur les européennes. Du côté des obligations agrégées, les rendements sont de retour, rendant ces instruments attractifs, d’autant que les écarts de crédit restent faibles, y compris dans la zone euro. Les marchés privés et les infrastructures offrent un potentiel pour accroître les rendements, mais ces placements doivent rester compatibles avec les contraintes de liquidité du client.