Un marché du travail moins robuste
Les chiffres de l’emploi de vendredi dernier ont fait l’effet d’une douche froide. Non seulement les créations d’emploi en juillet se sont révélées faibles, à 73’000 contre 110’000 attendues par les marchés, mais celles de mai et juin ont été drastiquement révisées (-258’000 postes). Nous nous retrouvons donc largement sous la barre des 150’000 créations mensuelles, ce qui correspond généralement à un indicateur avancé d’une récession prochaine ou d’un fort ralentissement. Nous devons analyser ces données avec le recul nécessaire : le marché du travail se dégrade visiblement, mais avec un taux de chômage remontant seulement de 4,1% à 4,2%, il y a encore de la marge avant de parler de récession et d’exiger des baisses de taux de la Fed. On passe d’une situation «excellente» à une situation «très bonne». Il va falloir surveiller l’évolution de ces chiffres mais la banque centrale devrait confirmer à Jackson Hole que son analyse plaide pour un marché du travail certes en léger recul mais encore solide.
Donald Trump a qualifié ces chiffres de «truqués» et a réclamé la tête de la responsable du BLS. En voulant manier la provocation, nous oserions affirmer que nous sommes d’accord avec lui. S’ils ne sont pas volontairement truqués, ces chiffres sont visiblement la conséquence de publications antérieures erronées, sans doute à cause d’une accumulation de plusieurs facteurs d’importance secondaire qui finit par créer des distorsions majeures. Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, le birth/death ratio nous a déjà joué des tours dans le passé. Ce qu’il faut répondre au Président américain, c’est que si la fiabilité de données a chuté lamentablement au cours du printemps dernier, c’est probablement la faute du DOGE qui a «réussi» à mettre la pagaille dans une administration en taillant dans ses effectifs à la hache. Les chiffres de juillet ne sont pas truqués mais ceux de mai et juin étaient faux. Donald Trump ne peut s’en prendre qu’à lui-même.
Nous l’avons déjà citée dans une chronique en 2024, mais pas encore en 2025: voici l’une de nos blagues préférées. Cela se passe à Central Park, un petit garçon se promène avec sa mère. Une dame âgée les croise et s’extasie: «oh qu’il est mignon! Quel âge as-tu mon petit?» L’enfant répond «6 ans madame, non, 5 ans. Euh plutôt 4 ans et demi». La maman intervient. «Excusez-le Madame, son papa travaille au BLS». Ce genre de vieille blague de Wall Street montre bien que le phénomène n’est pas nouveau. Les statistiques américaines ont toujours été critiquées et remises en cause. Mais par un Président et dans de tels termes, ce n’était jamais arrivé!
Powell bientôt en préavis de licenciement
La Fed a évidemment prolongé son statuquo le 30 juillet et Jerome Powell a tenu à calmer l’enthousiasme de ceux qui voyaient arriver une baisse de taux le 17 septembre, date du prochain FOMC. Ce qui a le plus marqué, en dehors du ton plutôt hawkish, c’est l’absence d’unanimité puisque deux membres de la Fed ont voté pour une baisse de taux. Ces deux personnes ne sont pas des membres ordinaires du FOMC puisque ce sont deux Gouverneurs, Chris Waller et Michelle Bowman. Ils ont voté contre la majorité, du jamais vu depuis trente ans! L’édifice se fissure (aucun jeu de mots douteux avec la rénovation des bâtiments de la Fed à «plusieurs milliards») car les colombes passent à l’attaque. Et ce n’est qu’un début!
En effet, ce qui nous a le plus marqué, ce n’est pas la fronde Waller-Bowman (nous étions nombreux à l’avoir pressentie), mais plutôt l’absence d’un membre qui a fait passer le nombre de votants de 12 à 11. Adriana Kugler (autre Board Governor) a démissionné peu avant le FOMC et n’a pas assisté à la réunion. Pourquoi cette démission revêt-elle une importance capitale? Parce que Donald Trump va devoir choisir une personnalité pour la remplacer avant la date-butoir du 17 septembre. Cela fera donc sans surprise un troisième membre de la fronde Waller-Bowman, donc trois ultra-colombes sur douze, mais cette nomination sera sans doute un événement beaucoup plus important que cela. En admettant que Trump ne souhaite pas remplacer Powell par un membre actuel du FOMC (comme Chris Waller par exemple, qui fait partie des grands favoris), il va profiter de cette démission, qui intervient à un moment très opportun, pour nommer le successeur de Jay Powell (Kevin Warsh par exemple). Cette démission-surprise permet donc de déclencher le processus de nomination du fameux successeur de Jay Powell à la tête de la Fed. Alors certes, les chiffres de l’emploi ont été catastrophiques, la Fed n’a pas pu conserver une unanimité parmi ses Gouverneurs mais si nous ne devions retenir qu’un seul fait au cours de la semaine dernière, ce serait sans aucun doute la démission de Madame Kugler. Une question reste en suspens: Donald Trump a-t-il poussé la galanterie jusqu’à lui faire envoyer des fleurs? Ce serait un minimum!