Début octobre, le gérant d'actifs américain Nuveen a annoncé avoir finalisé l'acquisition du britannique Schroders, donnant naissance à un groupe cumulant des actifs sous gestion de 2,6 trillions de dollars, présent à la fois dans les marchés publics et privés. L'occasion de faire le point sur les développements actuels dans les marchés privés ainsi que sur l'évolution de la demande pour les placements non cotés en bourse en Suisse. Entretien avec Jeff Carlin (J.C.), Global Head of Wealth and Retirement Advisory chez Nuveen, et Michele Perone (M.P.), responsable pour le marché suisse et l'Europe du Sud (Head of Wealth Switzerland and Southern Europe) chez Nuveen.
Ces dernières années, certains véhicules d'investissement se sont positionnés dans les marchés privés en offrant une plus grande liquidité et en promettant de pouvoir sortir plus rapidement du marché en cas de besoin. Depuis l'automne 2025, on a à l'inverse vu plusieurs sociétés ou gérants de fonds de private equity imposer des restrictions sur les retraits d'argent. Quel est l'horizon d'investissement idéal à considérer lorsque l'on veut investir dans les marchés privés?
Jeff Carlin (J.C.): Cet horizon d'investissement va bien sûr varier en fonction du type d'actifs dans lesquels l'argent est investi et des spécificités de chaque segment de marché. Globalement, la popularité croissante des fonds «evergreen», (ndlr: fonds perpétuels ou à durée indéterminée), des véhicules d'investissement sans date de fin fixe et qui permettent aux investisseurs de voir leur argent être déployé immédiatement, a été le moteur de la croissance des marchés privés, y compris en Suisse.
«Les fabricants de machines destinées aux secteurs de la construction, de l'extraction minière et de l'énergie tirent d'énormes bénéfices du boom des investissements dans l'IA, de la construction de centres de données.»
Pour autant, on constate en général, avec les marchés privés, que la plupart des investisseurs ne changent pas de portefeuille sur le court terme. A supposer que 20% d'un fonds soit remboursé chaque année, au bout de cinq ans vous avez récupéré l'entier de votre investissement. En général, les gens qui investissent sur les marchés privés ont un horizon d'investissement de 5, 6 ou 7 ans. Que vous investissiez sur les marchés publics ou dans les marchés privés, vous devriez toujours avoir un horizon d'investissement qui correspond à l'entier d'un cycle. Il n'y a, à cet égard, pas vraiment de différence si l'on investit via les marchés publics ou privés. Maintenant, cela ne signifie pas que les fonds evergreen soient inintéressants: avec ces véhicules d'investissement, l'investisseur accepte toutefois de payer un certain coût en échange de pouvoir disposer d'une meilleure liquidité.
Michele Perone (M.P.): L'histoire tend à se répéter et elle offre ici un miroir utile. Si l'on considère les investisseurs institutionnels, ils ont tendance à conserver ces classes d'actifs pendant sept à dix ans, et c'est aussi le message que nous essayons de transmettre à notre clientèle Wealth. L'un des atouts des marchés privés est qu'ils concernent très souvent des actifs tangibles. Prenons, par exemple les investissements de Nuveen dans les terres agricoles, les forêts ou l'immobilier: ces actifs bénéficient réellement du facteur temps. Plus ils sont détenus longtemps dans un portefeuille, plus l'investisseur bénéficie de leurs externalités positives: de meilleures récoltes pour les terres agricoles, une réduction des émissions de carbone pour les forêts, ou les bénéfices du développement dans le cas de l'immobilier. Ce sont là des raisons très concrètes de privilégier une période de détention plus longue dans le portefeuille d'un client.
«Le propriétaire de Nuveen est le fonds de pension des enseignants américains TIAA. Nous avons donc indirectement un biais plus institutionnel.»
L'univers des marchés privés est très vaste. Quels sont les segments où vous êtes le plus actif?
J.C.: Chez Nuveen, nous mettons l'accent sur des actifs tels que l'exploitation forestière, les terres agricoles, l'immobilier ou les infrastructures. Il s'agit d'actifs très concrets qui ont une valeur tangible. Globalement, il y a, à l'intérieur des marchés privés, certains segments, comme ceux que je viens d'évoquer, qui s'adressent aux investisseurs peu enclins envers le risque ou «risk-off». De l'autre, il y a des segments qui sont davantage «risk-on», comme le capital-risque et tous les investissements liés à la thématique de l'IA. Le secteur technologique, dans son ensemble, a fait l'objet de beaucoup d'optimisme ces dernières années. C'est pourquoi il peut valoir la peine de diversifier davantage ses investissements.
M.P.: Tout dépend en réalité de l'objectif de l'investisseur. Certains recherchent une appréciation du capital et sont à l'aise avec les actions privées ou cotées, à l'échelle mondiale ou dans des secteurs spécifiques. D'autres privilégient le revenu, qui peut provenir de différentes composantes du spectre des titres à revenu fixe, des marchés publics aux marchés privés, ou encore des actifs réels. Notre devoir premier est de comprendre où en est le client dans son propre parcours, quel est son objectif, quel est son niveau de connaissance, puis de proposer la meilleure solution possible sur les marchés publics et privés.
Les thèmes de la technologie et de l'IA restent très dominants actuellement. En misant sur des classes d'actifs plus sûres, plus tangibles, ne prend-on pas le risque de rater une phase d'expansion appelée à se poursuivre?
J.C.: A mon avis, il n'y a pas de raison d'opposer les actifs tangibles, d'un côté, et tout ce qui est en lien avec l'IA ou la tech de l'autre. Au contraire, les plus grands bénéficiaires de la transformation de l'IA seront aussi des entreprises qui disposent de ces actifs tangibles ou des «hard assets».
Pouvez-vous citer un exemple?
J.C.: Par exemple, les fabricants de machines destinées aux secteurs de la construction, de l'extraction minière et de l'énergie tirent d'énormes bénéfices du boom des investissements dans l'IA, de la construction de centres de données, et ainsi de suite. De ce point de vue, il existe une différence importante entre le cycle actuel et le boom observé lors de l'avènement d'Internet au tournant du millénaire, qui se concentrait sur certains secteurs très spécifiques, tels que les valeurs «dotcom», les opérateurs de télécommunications et les éditeurs de logiciels. Aujourd'hui, de nombreuses entreprises qui produisent ou fournissent des biens liés au secteur de l'énergie, aux centres de données ou à l'extraction de terres rares bénéficient de l'expansion des investissements liés à l'IA.
«En Suisse, le canal de la gestion de fortune privée s'articule autour de trois principaux piliers: les banques privées ainsi que les single et multi-family offices.»
Y a-t-il, à l'inverse, certains secteurs d'activités ou industries que vous évitez actuellement?
J.C.: Nous n'investissons pas dans le capital-risque en phase de démarrage. Il existe bien sûr d'excellentes opportunités dans ce domaine, mais il faut garder à l'esprit qu'il faut souvent attendre très longtemps avant d'obtenir un retour sur investissement. C'est pourquoi je ne recommande pas ce segment à notre clientèle Wealth.
Dans l'ensemble, que pensez-vous de la tendance à davantage démocratiser l'accès au capital-investissement ou aux marchés privés pour les particuliers?
J.C.: Les marchés privés sont accessibles depuis longtemps au Royaume-Uni par le biais des investment trusts, et nous assistons désormais à une extension de cette offre à travers différents types de solutions. En soi, il est positif de faciliter l'accès aux marchés privés aussi pour les investisseurs particuliers ou Wealth. Cela requiert toutefois, d'une part, un haut niveau d'éducation et de formation des investisseurs aux spécificités de ces marchés et, de l'autre, davantage de transparence.
Le propriétaire de Nuveen est le fonds de pension des enseignants américains TIAA. Nous avons donc indirectement un biais plus institutionnel. Cela dit, nous proposons nos solutions non seulement à des investisseurs institutionnels tels que des caisses de pension mais aussi, via des partenariats, à la clientèle Wealth. Dans ce cas, c'est le rôle du gérant de fortune de faire le travail d'évaluation de l'appétit au risque du client final, de connaître son horizon d'investissement, etc., ainsi que de proposer un véhicule d'investissement approprié.
En revanche, s'adresser directement au client final, sans intermédiaire, ne fait pas partie de notre stratégie.
M.P.: Nous constatons actuellement une forte concentration sur l'éducation: il s'agit de former les banques et les conseillers au rôle des marchés privés dans les portefeuilles des clients, puis d'allouer aux bonnes classes d'actifs - qu'il s'agisse de private equity, de capital-risque, d'immobilier, d'infrastructures ou de crédit - en fonction de l'objectif du client.
Le parcours ne fait que commencer et nous voyons cette allocation augmenter régulièrement dans le monde entier, soutenue par le lancement de structures de fonds adaptées à la clientèle Wealth.
«L'inflation, les prix élevés de l'énergie et l'incertitude liée aux taux d'intérêt à travers le monde contribuent à la volatilité, mais nous voyons de nombreuses opportunités dans l'ensemble des classes d'actifs privés.»
En Suisse, plus particulièrement, le canal de la gestion de fortune privée s'articule autour de trois principaux piliers: les banques privées ainsi que les single et multi-family offices. En Suisse, notre priorité reste toutefois ces trois catégories.
Comme dans tout parcours, nous nous trouvons ici à des stades différents. Selon nous, certaines expositions aux marchés privés peuvent également avoir leur place pour les investisseurs particuliers, à condition de disposer de la bonne structure. Je citerais, à titre d'exemples, la structure ELTIF sur certains marchés européens ou la LTAF au Royaume-Uni. Les conditions sont les suivantes: une structure adéquate, un niveau de formation approprié et un degré de transparence très élevé.
L'une des principales critiques adressées aux marchés privés dans leur ensemble est que, par définition, ils sont un peu moins transparents que les marchés cotés. Il est donc important d'aborder cette question de la transparence afin que les investisseurs comprennent ce qu'ils achètent. Si ces trois piliers sont respectés, nous examinerions certainement aussi le segment de la clientèle de détail.
Nuveen a une structure d'actionnariat institutionnelle, comme Jeff l'a indiqué, puisque le fonds de pension TIAA est notre propriétaire. Nous avons nous-mêmes vécu ce parcours: nous avons d'abord travaillé avec des investisseurs institutionnels, avant de nouer aujourd'hui des partenariats avec des plateformes de gestion de fortune dans le monde entier grâce au lancement de structures UCITS Part II. Nous abordons cette évolution avec enthousiasme et lançons des stratégies là où nous pensons pouvoir offrir un véritable avantage. S'agissant de la partie plus retail du segment, ces trois conditions doivent être remplies avant que nous envisagions cet espace.
Depuis la mi-septembre, les rendements des emprunts d'Etat américains à dix ans évoluent largement au-dessus du seuil symbolique de 5%. Que signifie un environnement de taux d'intérêt plus élevé pour les investisseurs, tels que Nuveen, sur les marchés privés?
M.P.: L'inflation, les prix élevés de l'énergie et l'incertitude liée aux taux d'intérêt à travers le monde contribuent à la volatilité, mais nous voyons de nombreuses opportunités dans l'ensemble des classes d'actifs privés. Du côté du crédit, les prêts senior se distinguent: ils se situent à l'intersection des marchés du crédit publics et privés et offrent des rendements attractifs ainsi qu'une bonne valeur relative. Du côté des actions, nous privilégions les secondaires et les co-investissements, où l'intérêt des investisseurs augmente, le flux de transactions s'accélère et la qualité globale du marché s'est améliorée au cours de l'année écoulée. Comme sur les marchés de la dette, une approche sélective et diversifiée reste essentielle.