Toutes les caisses de pension souffriront des nouvelles exigences

Emmanuel Garessus

6 minutes de lecture

Les autorités de surveillance ont l’intention de réduire tous les risques. Cet objectif est hors d’atteinte, avance Jörg Odermatt de PensExpert.

 

Les experts en prévoyance PensExpert ont organisé à Lausanne leur 15e conférence pour leurs partenaires. Ils en ont profité pour se pencher sur les tendances du marché, en particulier sur l’augmentation des réglementations et sur la fiscalité. PensExpert gère actuellement 12,5 milliards de francs d’actifs. Jörg Odermatt, président du conseil d’administration de PensExpert, répond aux questions d’Allnews:

Le marché de la prévoyance professionnelle a dépassé son zénith et s’apprête-t-il à souffrir des réglementations croissantes, de la détérioration des perspectives boursières et de l’absence d’une réforme qui réponde aux changements du marché du travail (temps partiel, multi-emplois)?

Les préoccupations sont nombreuses et réelles. La première d’entre elles tient à l’alourdissement perpétuel des réglementations et, en parallèle, et malgré de nombreuses discussions, à l’absence de réforme. On refuse d’adapter le deuxième pilier aux exigences du marché du travail. On refuse par exemple de comprendre que les jeunes privilégient de nouveaux modèles de travail. La LPP date de 1985 et répond aux coutumes de cette époque lointaine mais pas de ses nouvelles tendances.

Est-ce que le projet d’AVS 2030, qui vient d’achever sa mise en consultation, va dans le bon sens?

Quelques points du projet pourraient porter sur la prévoyance professionnelle, mais ce n’est pas certain.

Quels projets réglementaires craignez-vous en particulier?

L’office fédéral des assurances sociales (OFAS) et les autorités de surveillance ont l’intention de réduire tous les risques. Pourtant, dans le 2e pilier comme dans le système bancaire, cet objectif est hors d’atteinte. Ce n’est pas PensExpert qui souffrira de cette politique mais l’ensemble des caisses de pension. Les instituts de prévoyance devront s’adapter et subir une hausse des frais. Une augmentation des réglementations se traduit toujours par une hausse des frais.

Disposez-vous d’exemples?

Une PME est généralement trop petite pour créer sa propre caisse de pension. Elle cherchera à s’intégrer dans une fondation collective regroupant d’autres entreprises mais laissant à chaque entreprise la liberté de choisir son propre plan de prévoyance et sa propre stratégie de placement. Les autorités de surveillance discutent en ce moment d’une diminution des risques de placements. Elles supposent qu’une petite entreprise de 2 ou 3 employés ne peut assumer le risque d’une baisse significative de la bourse et ne peut pas financer une lacune de prévoyance.

«Une augmentation des réglementations se traduit toujours par une hausse des frais.»

Ces projets me paraissent étranges. En effet, pourquoi une petite entreprise membre d’une fondation collective devrait-elle satisfaire une plus forte réglementation qu’une grande entreprise? Ce n’est pas parce qu’elle serait petite qu’elle ne pourrait pas financer une lacune en cas de nette baisse des marchés. A mon avis, le défi se pose aussi à une grande entreprise qui a sa propre caisse de pension

Quelle est la légitimité politique d’une telle initiative?

L’initiative est prise par les autorités de surveillance. Ce sont elles qui créent des normes sans qu’elles aient été acceptées par le parlement. Les élus ne sont d’ailleurs pas toujours familiers avec les défis techniques de la prévoyance professionnelle. J’aurai prochainement un rendez-vous à ce sujet avec les autorités durant lequel j’exprimerai mon étonnement devant la différence de traitement entre les petites et les grandes entreprises.

Comment les autorités définissent-elles le risque dans ce cas? En finance, on utilise la notion de volatilité. Qu’en est-il dans la prévoyance, un domaine orienté sur le long terme?

Les autorités associent le risque à la crainte qu’une entreprise ne puisse financer une lacune de prévoyance en cas de chute de la bourse. A mon avis, une baisse de la bourse toucherait toutes les entreprises, petites ou grandes. Quelle que soit la taille de l’entreprise, une telle lacune doit être couverte par les réserves de fluctuation de la caisse de prévoyance et par la solidité financière de l’employeur.

Est-ce que ce n’est pas le travail des lobbys qui pèse sur les réglementations? Les PME ne sont-elles pas pénalisées par une sous-représentation à Berne?

C’est possible. Il n’en reste pas moins que les grandes entreprises souvent ont une caisse de pension autonome et n’appartiennent pas à des fondations collectives. Ces dernières doivent satisfaire de plus en plus de normes et assumer des frais qui les rendent plus chères qu’une caisse autonome.

Autre problème de réglementation, pourquoi vous opposez-vous à la motion Bürgin (Le Centre) qui veut réduire de moitié le plafond du salaire maximum LPP?

Cette motion n’a pas été suffisamment réfléchie. Son but consiste à diminuer les rachats, mais on n’a pas pris en compte que si l’on diminuait le salaire maximum de 907'200 francs à 453'600 francs, l’assuré pourrait toujours procéder à des séries de rachats pendant plusieurs années s’il y avait des lacunes. Si par exemple quelqu’un arrivait en Suisse à l’âge de 50 ans avec un salaire élevé, ses lacunes seraient énormes. Cela veut dire qu’après avoir travaillé au-delà des cinq années prévues par la loi, on pourrait imaginer cette personne encore faire un grand rachat d’un million.

Au sein des placements, comment les caisses de pension réagissent-elles au risque de concentration des portefeuilles d’actions sur les Etats-Unis et l’IA?

Les caisses de pension connaissent bien ce type de situation et disposent d’une gestion des risques appropriée. Elles s’adaptent en augmentant la diversification des portefeuilles, y compris celle de la part des actions suisses. Ce thème doit intégrer la question monétaire et le risque lié au franc suisse. Nos clients apprécient que le franc suisse soit la monnaie de référence.

Ne faudrait-il pas réduire le biais suisse du portefeuille?

Au cours des dernières années, l’investisseur qui avait un biais suisse a moins profité de la hausse de la technologie qu’un investisseur n’ayant pas ce biais. Mais il aura évité la tendance tendance baissière du dollar.

Est-ce que la hausse de l’inflation, y compris en Suisse, devrait conduire à une modification des paramètres de la prévoyance?

Normalement la BNS devrait réagir et augmenter ses taux d’intérêt. Les caisses de pension devraient profiter de cette hausse. Mais à court terme, ces taux plus élevés ne devraient pas avoir d’influence sur les paramètres de la prévoyance. Ces dernières trois années, avec un placement diversifié composé à 50% d’actions, le rendement annuel moyen d’un institut de prévoyance a été proche de 5 à 9%. Une nouvelle tendance a émergé ces dernières années: la plupart des caisses de pension ont fait participer les assurés à cette hausse des marchés. Durant les années 2000 et jusqu’en 2018, les caisses de pension étaient très réticentes à distribuer leurs gains. Elles préféraient accroître leurs réserves.

«Ce n'est pas parce qu'elle serait petite qu'elle ne pourrait pas financer une lacune en cas de nette baisse des marchés».

Heureusement aujourd’hui les réserves sont très bien dotées. Les caisses de pension peuvent davantage distribuer leur performance. L’année dernière, beaucoup d’institutions ont versé un rendement de 4 à 8% à leurs assurés. C’est une culture à saluer.

Si l’inflation devait grimper davantage en Suisse, quelle serait la marge de manœuvre des caisses de pension? Les réserves peuvent-elles être employées à cet effet?

Une caisse de pension doit expliquer aux autorités les raisons qui l’ont amenée à créer des réserves, qu’il s’agisse de couvrir les risques de longévité, de fluctuations des marchés ou les risques de décès et invalidité. L’inflation n’en fait pas partie.

En cas d’inflation et de réduction du pouvoir d’achat, trois classes d’actifs réels sont à privilégier: les actions, l’immobilier ou les matières premières.

J’ajouterais qu’en Suisse, deux statistiques méritent d’être prises avec des pincettes, le taux de chômage et le taux d’inflation. Toutes deux sont sous-estimées. Dans le taux d’inflation suisse, ni la prime d’assurance maladie ni le logement ne sont correctement pris en compte.

Est-ce que les assurés sont mieux protégés contre l’inflation avec l’AVS, puisque cette rente est indexée, qu’avec le 2e pilier?

Certes, mais il ne faut pas oublier que quelqu’un devra financer cette indexation des prestations AVS. Les retraités profitent de l’indexation de l’AVS, à la différence des actifs, lesquels paieront aussi une 13e rente AVS dès décembre. Cette dernière coûte entreprès de 4 et 5 milliards par an et son mode de financement n’est pas encore clairement défini.

Cette lacune dans la gestion des problèmes de financement ne correspond pas à la culture politique suisse, qui voulait que le financement de chaque prestation soit clairement déterminé. Sur la question de la 13e rente, c’est la gauche qui l’a soutenue sans présenter son financement.
De plus, on estime qu’environ 20% des retraités ont des revenus si élevés qu’ils n’ont pas besoin d’une 13eme rente  AVS. Ces ressources ne sont pas toujours utilisées de manière optimale. L’effet politique de l’octroi de ce type de prestation est très négatif par exemple auprès des jeunes. On peut se demander pourquoi ils devraient aussi contribuer au financement de la 13ème rente AVS versées à des personnes qui n’en ont pas besoin.

«Je regrette de voir des responsables politiques exiger de nouvelles prestations sans présenter un financement clair.»

Face au défi fondamental de l’AVS, qui est celui de la longévité, il n’y a pas d’alternative au relèvement de l’âge de la retraite. On en discute, mais on a besoin d’action et non de paroles. Actuellement Pierre-Yves Maillard propose une 13e rente LPP. La question est ici de savoir si les caisses de pension qui n’ont pas de réserves pourraient la financer. Environ 15% des instituts de prévoyance sont au LPP-minimum et n’ont presque pas de réserves. Je regrette de voir des responsables politiques exiger de nouvelles prestations sans présenter un financement clair. Et dans le cas d’une caisse de retraite, c’est le toujours le conseil de fondation qui décide du taux de rémunération des avoirs de vieillesse et des éventuelles améliorations des prestations pour les assurés, et non l’Etat.

Comment se porte le marché 1e?

Le marché 1e se porte bien. Dans la région lémanique, où la fiscalité est élevée, les assurés ont tout intérêt à recourir à des solutions de prévoyance pour réduire leur taux d’imposition tout en profitant de la bonne santé des marchés boursiers.. PensExpert profite de cette tendance. Malgré l’augmentation des réglementations, le marché 1e reste en croissance en Suisse romande. Il en va de même à Zurich et en Suisse centrale, mais moins à Zoug et Schwyz, qui ont des taux d’impositions plus bas

Est-ce que vous observez un recours au dividende des entrepreneurs plutôt qu’à une rémunération par le salaire pour répondre au défi fiscal?

Nous avons montré lors de notre conférence que la volonté par l’entrepreneur de se verser un haut dividende plutôt qu’un salaire élevé pour réduire la charge fiscale était une fausse bonne idée. Elle se traduit par une moindre couverture des risques, et après impôts le revenu n’est guère différent, en raison de la prise en compte de l’impôt sur la fortune et de l’impôt sur la société. Les entrepreneurs comprennent insuffisamment les problèmes de prévoyance. Nous devons redoubler d’efforts en ce sens.

D’après vos premières études, quel sera l’impact de l’IA sur la prévoyance?

Si l’IA fournit les informations correctes recherchées en matière de prévoyance, les assurés en bénéficieront. Mais la plupart des clients peinent à mettre en œuvre les instructions fournies par l’IA. Les solutions indiquées par l’IA sont peut-être correctes mais elles ne sont pas idéales, si bien que le rôle de PensExpert reste primordial. Nos conseillers peuvent apporter des aspects qui n’étaient pas pris en compte par l’IA, demander aux clients s’ils sont vraiment prêts à supporter une baisse massive de la bourse, expliquer les conséquences directes et indirectes des programmes de prévoyance. La discussion en direct avec le client améliore la qualité du conseil.

Nous constatons que, lors d’une visite, les clients ont précédemment demandé une simulation de leur cas à l’IA (ChatGPT, Claude ou Gemini). Ils ont une solution en vue, mais ils ont besoin d’en discuter. Notre tâche consiste à «challenger» le client. Progressivement, l’IA est également utilisée pour présenter une «second opinion», à l’image de son emploi lors d’un traitement médical.

Qu’en sera-t-il de l’IA pour l’entreprise PensExpert?

Face au risque politique, PensExpert entend créer sa propre IA. Nous disposons d’un savoir-faire particulier. J’apprécie que notre agent PensExpert puisse soutenir nos employés. Nous développerons donc notre propre IA parce que nous préférons ne pas dépendre uniquement des Etats-Unis et des grands acteurs technologiques du secteur de l’IA. Personne ne sait ce qui peut se passer si, à l’avenir, des mesures étaient prises contre l’Europe et nous priveraient d’un accès à l’IA. Nous voulons être plus souverains à ce sujet.

Si l’IA devait accroître fortement l’espérance de vie en bonne santé, est-ce que le problème se poserait pour l’AVS ou pour le deuxième pilier?

L’AVS rencontrerait de très grands problèmes de financement dans cette situation. Dans le 2e pilier, la situation est différente puisqu’en principe chaque caisse de pension pourrait prendre des mesures comme réduire son taux de conversion. Il faudra s’adapter, repousser l’âge de la retraite ou  augmenter les cotisations.

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