Warsh, l’anti-Léviathan monétaire

Emmanuel Lafon, Sesame Financial Group

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Plus que la politique de taux d’intérêt, la vision de Kevin Warsh vise à remodeler la relation entre la Réserve fédérale et le département du Trésor des Etats-Unis.

©Keystone

 

Après des mois de rumeurs et d’informations contradictoires, Donald Trump a finalement jeté son dévolu sur Kevin Warsh pour diriger la Réserve fédérale. La nomination de cet ancien conseiller de George W. Bush et gouverneur de la banque centrale (2006-2011), que le Sénat validera vraisemblablement, viendra clore l’ère de Jerome Powell, dont le mandat arrive à échéance en mai. Coupes de taux, réduction du bilan, refonte de l’accord Fed-Trésor, critique de la sur-extension institutionnelle, diminution de la supervision bancaire et allègement des contraintes réglementaires… Warsh incarne-t-il l’anti-Léviathan monétaire?

Critique de l’assouplissement quantitatif et baisse des taux

Les positions de K. Warsh sont connues en matière monétaire. Aux prémices de la crise financière mondiale de 2007-2008, celui-ci n’avait pas hésité à pointer du doigt les risques inflationnistes liés à une politique «trop accommodante trop longtemps1». Warsh insiste sur la stabilité des prix2, essentielle selon lui à la crédibilité et à l’indépendance de la Fed, et se montre sceptique à l’égard des outils non conventionnels. Le QE2 (ou Quantitative Easing 2) de la Réserve fédérale américaine, lancé en novembre 2010 et achevé en juin 2011, un vaste programme d’assouplissement quantitatif consistant à racheter pour 600 milliards de dollars de bons du Trésor à long terme, avait d’ailleurs conduit à sa démission.

L’ancien «faucon» a cependant troqué son ramage. Warsh a en effet appelé l’an dernier à une baisse du taux des fonds fédéraux, estimant que les gains de productivité liés à l’intelligence artificielle, combinés à la politique de déréglementation de l’administration Trump, auront un effet désinflationniste. Une attitude de «colombe» bien plus à même de séduire le président américain, dont la frustration sur la question des baisses de taux d’intérêt est notoire.

Révision de l’accord Fed-Trésor, davantage de coordination avec la Maison Blanche

Plus que la politique de taux d’intérêt, la vision de Kevin Warsh visant à remodeler la relation entre la Réserve fédérale et le département du Trésor des Etats-Unis s’impose comme l’un des aspects les plus déterminants — et les moins clairement définis — de son éventuel mandat à la tête de la Fed.

Warsh a notamment plaidé pour une révision des principes de l’accord Fed-Trésor de 1951, qui avait marqué le rétablissement de l’indépendance de la banque centrale après la Seconde Guerre mondiale en mettant fin au plafonnement des rendements des obligations d’Etat. Cet accord avait fortement limité le rôle de la Fed dans le financement direct des emprunts publics, une frontière que Warsh estime avoir été progressivement érodée par des années d’achats massifs d’obligations à la suite de la crise financière mondiale puis de la pandémie.

«La dominance budgétaire — situation dans laquelle la dette d’un pays contraint les autorités monétaires — a longtemps été considérée par les économistes comme un état final possible», arguait-il lors d’une intervention du Fonds Monétaire International au G30 l’an dernier3. «C’est plutôt la dominance monétaire — où la banque centrale devient l’arbitre ultime de la politique budgétaire — qui constitue le danger le plus clair et le plus immédiat», avertissait-il. En cherchant à renforcer la coordination avec la Maison Blanche pour obérer cette dominance monétaire, le candidat putatif à la présidence du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale s’alignerait un peu plus sur les desideratas de l’administration Trump.

Supervision adoucie, harmonisation ralentie des cadres prudentiels internationaux

K. Warsh se montre également sceptique quant au rôle de la banque centrale en tant qu’autorité de régulation et de supervision bancaire, soutenant que l’approche actuelle impose des coûts de conformité excessifs aux banques et a «systématiquement désavantagé les petites et moyennes banques». «Je ne crois pas que la Fed mérite une quelconque déférence particulière en matière de politique de régulation et de supervision bancaires», écrivait-il dans une tribune publiée l’an dernier dans le Wall Street Journal4, soutenant que la Fed «exerce des pouvoirs qui relèvent en réalité du département du Trésor».

L’allègement des contraintes prudentielles pourrait-il être plus profond encore sous Warsh? L’adoption finale de Bâle III aux Etats-Unis, connue sous le nom de «Basel III Endgame», est déjà retardée, probablement jusqu’en 2028, en raison de fortes pressions des acteurs de la place financière américaine (en particulier sur les exigences de capital) et de nouvelles révisions. Une situation qui ne semble pas chagriner outre mesure l’ancien gouverneur de la Réserve fédérale, celui-ci ayant déclaré que «la phase finale de Bâle [n’était] pas la phase finale des Etats-Unis5», laissant entendre que le pays devrait se détacher des normes réglementaires et de supervision de Bâle.

 

 

1Kevin Warsh (21 mai 2008), The Federal Funds Rate in Extraordinary Times, discours à l’Exchequer Club Luncheon, Washington, D.C. («If the Fed were deemed too accommodative for too long, credibility could be undermined, threatening to create a persistent inflation problem that would have to be corrected, no doubt at great cost. The public could mistakenly see the stance of policy as a sign that our commitment to long-term price stability has wavered»), https://www.federalreserve.gov/newsevents/speech/warsh20080521a.htm
2Kevin Warsh (26 mars 2010), An Ode to Independence, discours au Shadow Open Market Committee, New York, New York («The second threat, in this case to central bank credibility, may be better intentioned, but it is no less risky. Some suggest that central bankers themselves should choose to modify their definitions of price stability. If inflation persisted at higher levels during normal times, the theory goes, central bankers could cut rates more substantially in response to economic weakness. The theory, in my view, fails the real test of experience»), https://www.federalreserve.gov/newsevents/speech/warsh20100326a.htm
3Kevin Warsh (25 avril 2025), Commanding Heights: Central Banks at a Crossroads, IMF Lecture Hosted by G30, https://www.hoover.org/sites/default/files/research/docs/Commanding%20Heights%20April%2025%202025%20DC.pdf
4Kevin Warsh (16 novembre 2025), The Federal Reserve’s Broken Leadership, Wall Street Journal, https://www.wsj.com/opinion/the-federal-reserves-broken-leadership-43629c87
5Kevin Warsh (16 novembre 2025), The Federal Reserve’s Broken Leadership, Wall Street Journal («the Basel endgame isn’t America’s endgame»), https://www.wsj.com/opinion/the-federal-reserves-broken-leadership-43629c87

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