A l'échelle mondiale, le transfert d'argent représente bien plus qu'une simple opération bancaire. C'est un mécanisme de survie pour des centaines de millions de personnes. En 2024, les flux mondiaux de remises sont estimés à environ 905 milliards de dollars, en hausse de 4,6% par rapport à 2023, selon la Banque mondiale. Ces fonds dépassent largement les investissements directs étrangers et l'aide publique au développement destinés aux pays à revenus faibles et intermédiaires.
Un outil de subsistance au cœur du développement
Le transfert dit «de subsistance» désigne les envois réguliers effectués par des travailleurs migrants vers leurs familles restées au pays. Ces flux financent l'alimentation, la santé, l'éducation et le logement de millions de ménages. Aux Tonga, ces remises représentent environ 41% du PIB national. Au Népal, elles atteignaient 23% du PIB en 2022 (Banque mondiale). Pour ces économies, la perturbation de ces flux constituerait une catastrophe humanitaire.
Les opérateurs spécialisés, ou Money Transfer Operators (MTO), permettent d'envoyer des fonds en quelques minutes, depuis un guichet ou une application mobile, vers plus de 200 pays et territoires. Le processus repose sur un réseau d’agents agréés: l'opérateur reçoit les fonds dans le pays d'envoi et crédite simultanément un correspondant local dans le pays destinataire. Ce mécanisme de compensation permet une exécution quasi instantanée sans mouvement physique de l'argent.
Une exposition structurelle aux risques LBA-FT
Par conséquent, les services de transfert de fonds présentent une exposition structurellement plus élevée aux risques LBA-FT que les établissements bancaires classiques. Là où une banque de détail opère sur un nombre limité de marchés avec une clientèle identifiée, un MTO propose ses services dans quasiment tous les pays et territoires du monde, y compris des juridictions soumises à des mesures renforcées du GAFI, des régimes de sanctions internationales ou des zones de conflit. Cette couverture géographique quasi universelle démultiplie mécaniquement l'exposition aux corridors à risque, aux contreparties non régulées et aux flux en provenance ou à destination de pays défaillants sur le plan de la lutte contre la criminalité financière. C'est précisément cette portée globale, combinée au recours fréquent aux espèces et à des volumes de transactions très élevés, qui place les MTO parmi les acteurs les plus exposés au risque de blanchiment et de financement du terrorisme.
Les schémas criminels les plus fréquents dans ce secteur sont bien documentés. Le fractionnement, ou «smurfing», consiste à décomposer une somme importante en de multiples petits transferts, chacun en dessous des seuils déclaratifs. Les comptes «mules» permettent de faire transiter des fonds via des tiers, brouillant la traçabilité. Les systèmes informels de type hawala permettent de réaliser des transferts sans aucune documentation, hors de tout cadre régulé. Enfin, le financement du terrorisme exploite des transferts d'apparence licite, parfois sous forme de micro-virements répétés vers des zones de conflit.
Le rôle stratégique des équipes compliance
Face à ces risques, les départements compliance des opérateurs occupent une position centrale. Leur mission dépasse la simple application réglementaire: elle implique une compréhension approfondie des typologies criminelles et une capacité à détecter des comportements atypiques au sein de flux massifs.
Sur le plan juridique, les opérateurs sont soumis à la loi fédérale concernant la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (loi sur le blanchiment d’argent, LBA) et à ses ordonnances d’application, mais aussi aux Directives et Règlements des Organismes d’autorégulation (OAR) auxquels ils sont affiliés. En 2024, le Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent (MROS) a reçu 339 communications de soupçons provenant de MTO, soit 2,24% de l’ensemble des communications des intermédiaires financiers en Suisse. En France, Tracfin a reçu 211’165 déclarations de soupçon en 2024, soit +13,2% par rapport à 2023, pour des enjeux financiers détectés de 2,1 milliards d'euros.
La cartographie des risques constitue la pierre angulaire de tout dispositif LBA-FT solide. Elle intègre les risques liés à la clientèle, aux zones géographiques, aux canaux de distribution et aux processus internes. Elle n'est pas un document statique: elle évolue en continu, intégrant nouvelles typologies, évolutions réglementaires et signaux terrain. C'est cette capacité d'adaptation qui distingue un dispositif compliance robuste d'une conformité purement formelle. Dans un secteur où chaque transaction peut dissimuler un flux illicite derrière un virement destiné à nourrir une famille, la vigilance est autant une obligation légale qu'une responsabilité éthique.
Sources: Banque mondiale – Migration and Development Brief (2023-2024) · GAFI/FATF – Typologies et recommandations · Tracfin – Rapport annuel 2024 · Règlement (UE) 2023/1113 · Directive (UE) 2024/1640
Dan Benisty interviendra lors de la formation continue LBA «Transfert d’argent: risques et principes légaux» proposé par l'ARIF à Genève le 23 avril prochain. Cette formation d’une durée de 3 heures a pour but de dispenser aux intermédiaires financiers une formation continue en matière de surveillance LBA. Un certificat sera délivré à cet effet. Renseignements et inscriptions sur le site de l'ARIF.