La Suisse reste l'une des places les plus prisées d'Europe pour les sièges de multinationales. Mais selon la dernière étude de McKinsey, publiée début septembre, cette attractivité n'a plus rien d'automatique. Le message adressé aux décideurs helvétiques est sans détour: le pays doit activement entretenir les conditions de sa réussite, sous peine de voir son avance s'éroder progressivement.
Le constat chiffré illustre l'enjeu: les multinationales (sociétés suisses présentes à l'étranger et filiales étrangères basées en Suisse) ne représentent que 6% des entreprises du pays. Pourtant, elles pèsent 33% de l'emploi, 42% du PIB, environ 75% de la croissance nominale du PIB enregistrée depuis 2014, et plus de la moitié des recettes fiscales fédérales issues de l'impôt sur les sociétés. Leur poids économique n'a cessé de croître depuis 2014, avec un rythme de croissance six fois supérieur à celui des entreprises purement domestiques.

Pour la place financière et les gestionnaires de fortune, ce constat n'est pas anodin. La prospérité du pays, et donc la base fiscale et économique sur laquelle repose une grande partie de l'activité de gestion d'actifs, dépend structurellement de sa capacité à rester attractive pour les groupes internationaux.
McKinsey a interrogé plus de soixante dirigeants d'entreprises multinationales actives en Suisse. Le résultat est nuancé: 70% des personnes interrogées constatent une dégradation dans au moins trois catégories de critères de localisation, avec en tête l'environnement fiscal, la facilité de faire des affaires et les infrastructures. La Suisse continue de creuser l'écart avec ses voisins européens en difficulté, mais elle perd du terrain face aux hubs mondiaux comme les Etats-Unis, Singapour ou les Emirats arabes unis.
Cinq facteurs ressortent des entretiens comme déterminants pour les décisions de localisation: la profondeur et la capacité à faire grandir le vivier de talents et d'innovation, la rapidité et la prévisibilité de la réglementation, la clarté et la compétitivité fiscales, la fiabilité des infrastructures, et le positionnement international du pays.
Sur le plan réglementaire, près de 70% des dirigeants signalent un alourdissement des contraintes administratives, avec l'apparition d'un «Swiss finish» qui s'ajoute aux règles européennes et ralentit la prise de décision. Côté fiscalité, l'instauration de l'imposition minimale de l'OCDE a réduit la marge de différenciation de la Suisse, tandis que le franc fort continue de peser sur la compétitivité-coût. Environ 65% des dirigeants citent la pression sur les coûts comme une contrainte croissante.
Les infrastructures ne sont pas épargnées: plus de 60% des dirigeants évoquent des goulets d'étranglement croissants, qu'il s'agisse de l'énergie, du réseau électrique, du numérique ou du logement, ce dernier freinant la mobilité des talents dans les pôles urbains.
Sur le plan sectoriel, la Suisse a gagné du terrain dans la technologie, avec l'arrivée de hubs de groupes comme Anthropic, OpenAI, Palantir ou Baidu, portant sa part des implantations technologiques européennes à environ 22%. A noter que ces implantations se font dans la région alémanique principalement Zurich plutôt qu’en Romandie. Si la Suisse demeure la première destination européenne pour les centres de R&D, avec environ 27% des flux, en revanche, elle a perdu sa position de leader dans la pharma et la santé au profit de l'Irlande, et recule aussi dans l'industrie et les biens de consommation.
L'impact macroéconomique des implantations de sièges depuis 2020 est loin d'être négligeable: environ 20'000 emplois créés, plus de 6 milliards de francs de PIB additionnel chaque année, et 1,3 milliard de francs de recettes fiscales supplémentaires.
Face à des blocs économiques qui misent sur la taille, les subventions et l'interventionnisme commercial, le rapport rappelle que la Suisse ne peut pas dépenser plus que les grandes puissances mais qu'elle peut continuer à faire mieux, grâce à sa souplesse, son pragmatisme réglementaire historique, la qualité de ses institutions et sa capacité à attirer les meilleurs talents. Cela suppose toutefois une exécution plus rapide, une fiscalité prévisible, des infrastructures qui suivent le rythme de la demande, et un positionnement international plus clair, notamment vis-à-vis de l'Union européenne.
Le rapport souligne enfin un risque plus diffus: une ambiguïté croissante, dans le débat public, sur la manière dont la croissance économique et la présence des multinationales sont perçues. Sans adhésion partagée à l'objectif de croissance, la volonté politique de mener les réformes nécessaires pourrait elle-même s'affaiblir. Le diagnostic n'est pas celui d'un déclin brutal, mais celui d'une érosion progressive de la position relative de la Suisse. Ce signal n'est pas isolé: en juin dernier, le «2026 World Competitiveness Ranking» de IMD Business School mettait déjà en exergue la perte de la première place de la Suisse au classement mondial de la compétitivité se classant troisième derrière Hong Kong et Singapour.
Un enjeu que la place financière suisse et les investisseurs institutionnels feraient bien de surveiller de près.