Au cours des trois derniers mois, l’évolution du marché des stablecoins s’est nettement accélérée, confirmant une transition progressive de l’expérimentation crypto vers des usages financiers plus concrets. L’utilisation et les projets de stablecoins se multiplient dans les zones économiques américaine, européenne et asiatique, la plupart du temps portés par des groupes bancaires de premier plan.
En Europe, plusieurs initiatives privées se manifestent. Un consortium de neuf grandes banques, dont ING, UniCredit, et CaixaBank a annoncé la création d’une entité basée aux Pays-Bas afin d’émettre un stablecoin libellé en euros, conforme au cadre réglementaire MiCA. L’objectif est de proposer une alternative domestique aux stablecoins en dollars, dominants en volume depuis plusieurs années. De son côté, SG-Forge étend la portée de ses tokens régulés EURCV et USDCV, désormais listés sur la plateforme Bullish Europe, ce qui renforce l’accès institutionnel européen à des instruments de règlement tokenisés.
En Asie, l’annonce principale est venue du Japon avec le premier stablecoin convertible en yen, convertible et adossé à des dépôts domestiques ainsi qu’à des obligations souveraines. L’ambition est élevée: le promoteur vise une capitalisation de plusieurs milliers de milliards de yens sur trois ans, en captant des usages de paiement et de règlement dans la région Asie-Pacifique.
Mais l’annonce la plus structurante est probablement celle de SWIFT, qui a dévoilé l’intégration d’un registre distribué développé en collaboration avec ConsenSys afin d’enregistrer, séquencer et valider des transactions via des smart contracts. Cette infrastructure vise explicitement les paiements transfrontaliers, avec un fonctionnement «always-on», une automatisation des règles de règlement et un rapprochement de flux plus efficace. Il s’agit d’un signal puissant : les rails de paiement traditionnels convergent désormais vers des mécanismes technologiques inspirés des blockchains publiques et adoptent leurs avantages opérationnels.
Au-delà des annonces, ce sont les chiffres qui sont les plus parlants. Entre juillet 2024 et juillet 2025, les volumes annuels de transactions en stablecoins ont progressé de plus de 80%, pour dépasser 4000 milliards de dollars sur les sept premiers mois de l’année. Sur le seul mois de septembre 2025, le volume ajusté a approché 1250 milliards de dollars, tandis que la capitalisation globale des stablecoins dépasse désormais les 280 milliards.
Les stablecoins deviennent l’application quotidienne de la blockchain que l’industrie attendait depuis dix ans, même si l'adoption pour les paiements de détail reste encore embryonnaire par rapport aux flux financiers.
Ce marché reste cependant largement dominé par des instruments indexés sur le dollar américain. Dans son dernier échange avec le Parlement européen, Christine Lagarde a rappelé que l’accélération du projet d’euro numérique est une priorité stratégique, précisément pour éviter que les paiements numériques européens ne migrent vers des solutions privées étrangères. Elle a souligné qu’un retard prolongé pourrait constituer «un danger» pour la stabilité et la souveraineté monétaire de la zone euro.
Le problème, toutefois, est structurel. Les MNBC (monnaies numériques de banque centrale) avancent lentement : contraintes techniques, arbitrages de confidentialité, gouvernance complexe, absence de modèle économique évident. L’euro numérique est désormais prévu pour 2029, au mieux, un horizon qui semble dangereusement décalé par rapport à la vitesse du marché.
Les stablecoins privés basés sur le dollar progressent rapidement. Ils conquièrent l’usage, l’intégration commerciale, et l’infrastructure: ils représentent ainsi 98% de ce marché. Le risque, pour l’Europe, n’est donc pas seulement de «rater» la blockchain, mais de laisser l’euro devenir marginal dans les paiements numériques globaux.
Les initiatives privées européennes — consortium bancaire, émetteurs régulés tels que SG-Forge — sont des réponses crédibles. Mais leur déploiement se voit, selon certains, freiné par la régulation stricte qui leur est imposée.
Le marché envoie un message clair: la programmabilité, l’exécution instantanée et l’interopérabilité ne sont plus des expérimentations. Elles deviennent un standard de fait. Les projets de stablecoin basés sur l’euro peuvent encore réussir à se développer suffisamment pour devenir de véritables instruments opérationnels, mais ils accumulent un retard d’ores et déjà conséquent.