Deux sociétés parmi les plus importantes capitalisations boursières au monde, deux groupes dotés d’une avance technologique significative sur leurs concurrents, deux patrons emblématiques symbolisant à eux seuls un secteur d’activité (Jensen Huang pour les puces dédiées à l’intelligence artificielle, Elon Musk pour le spatial), deux fleurons technologiques américains… Les points communs entre Nvidia et SpaceX ne manquent pas, au premier abord. Notons par ailleurs que Nvidia est un fournisseur essentiel de SpaceX, depuis l’acquisition par le groupe de xAI (devenu SpaceXAI), puisque ses data centers Colossus 1 (actuellement loué à Anthropic) et Colossus 2 sont remplis de GPU Nvidia.
L’introduction en bourse de SpaceX devrait intervenir d’ici la mi-juin et représenter la plus importante opération de l’histoire (75 à 80 milliards de dollars de levée de fonds visés, reléguant les 25,6 milliards de dollars de Saudi Aramco en 2019 très loin derrière). Cette opération, historique par son ampleur, pourrait lancer une saison extraordinaire d’introductions en bourse, puisque les deux leaders des modèles d’Intelligence Artificielle Anthropic et OpenAI pourraient suivre d’ici la fin de l’année.
Si l’IA ne faisait partie du plan d’affaires initial ni de Nvidia, ni de SpaceX, elle est devenue un objectif commun des deux groupes.
Mais revenons sur Nvidia et SpaceX. L’histoire des deux groupes comporte des similitudes et des différences. Premier point commun, ces sociétés ont un historique relativement long. La fondation de Nvidia remonte à 1993, celle de SpaceX à 2002. Dans les deux cas, il s’agissait de paris sur l’évolution du hardware: l’adoption des puces dédiées au calcul graphique pour faire tourner les jeux vidéo en 3D pour Nvidia, la possibilité d’une forte déflation des coûts de lancement de fusées via la simplification des lanceurs et leur réutilisation pour SpaceX.
Si l’IA ne faisait partie du plan d’affaires initial ni de Nvidia, ni de SpaceX, elle est devenue un objectif commun des deux groupes, bien qu’à des niveaux différents de la chaine de valeur (fourniture de puces pour Nvidia, construction de data centers et édition de modèles pour SpaceXAI). Notons cependant que les racines du positionnement de Nvidia sur l’IA sont beaucoup plus anciennes (lancement de CUDA, qui servira de plateforme pour programmer les GPU comme des processeurs généralistes, dès 2007, puis positionnement sur le deep learning dès 2014). En effet, Elon Musk s’est investi dans l’IA en étant membre fondateur d’OpenAI en 2015, avec lequel il est notoirement en conflit et n’a créé xAI qu’en 2023.
Le profil financier des deux sociétés apparait également radicalement différent. Nvidia a réalisé en 2025 (exercice clôturé en janvier 2026) 216 milliards de dollars de revenus, 120 milliards de dollars de résultat net et 96,6 milliards de dollars de free cash-flow. SpaceX, de son côté, a réalisé un peu moins de 19 milliards de dollars de revenus, une perte nette de 4,9 milliards de dollars et un free cash-flow négatif de 14 milliards de dollars. Bien sûr, la valorisation des deux groupes doit être jugée avant tout à l’aune de leurs perspectives futures, cependant la différence de taille et de rentabilité apparait très importante.
Mercredi dernier, deux événements ont pris place le même jour: 1) la publication du prospectus préliminaire pour l’introduction en bourse de SpaceX et 2) les résultats T1 2026-27 de Nvidia. Le groupe de Jensen Juang a publié une progression de ses revenus de +85%, nettement supérieure aux attentes, des marges exceptionnelles (66% de marge d’EBIT) et annoncé 80 milliards de dollars de rachats d’actions. Las, le marché a boudé son plaisir et le titre a reculé de -4,4%, si bien que le géant des puces IA est désormais valorisé sur un multiple de P/E 2027 de 17,2x (au 27/05/2026).
Cette valorisation extrêmement modeste contraste furieusement avec l’enthousiasme probable pour SpaceX, dont la valorisation devrait selon toute vraisemblance dépasser 50x en EV/CA 2026 et dont le P/E devrait être largement à trois chiffres. Notons par ailleurs qu’alors que le capital de Nvidia est pour l’essentiel flottant, Jensen Huang détenant 3,4% du groupe, celui de SpaceX n’aura dans un premier temps au moins qu’un flottant limité, tandis qu’Elon Musk s’est assuré d’un contrôle total du groupe, notamment via des actions B à super droits de vote. Le prix du rêve?