La pénurie de logements en Suisse est connue de tous. Les logements locatifs sont souvent rares et les logements en propriété sont inabordables pour un large public. Une discussion factuelle sur les incitations à une utilisation plus efficiente de l’espace habitable, sur la construction de logements neufs, sur une planification durable de l’urbanisme et sur des conditions-cadres politiques ciblées serait requise dans ce contexte. Au lieu de cela, certains médias misent sur une autre recette: ils attisent délibérément l’envie et le ressentiment entre jeunes et vieux, en mettant en scène la pénurie de logements comme un prétendu conflit intergénérationnel.
Dernier exemple en date
La semaine dernière, nous avons publié notre étude immobilière sur le troisième trimestre, dans laquelle nous avons réfuté la thèse d’une vente massive imminente de logements en propriété pour des raisons démographiques. Nous avons pu démontrer que la grande majorité des propriétaires de logements resteraient dans leur bien jusqu’à la fin de leur vie et donc ne le vendraient pas, car ils en sont très satisfaits. Notre analyse n’a pas porté sur la jeune génération. Certains médias n’ont cependant pas pu s’empêcher de réprouver moralement le comportement compréhensible des seniors: Les personnes âgées préempteraient trop d’espaces habitables, alors que les jeunes n’en verraient pas la couleur. De telles simplifications sont non seulement malhonnêtes, mais elles sont aussi dangereuses pour la société.
Responsabilité des médias
Dans une société démocratique, les médias sont bien plus que de simples vecteurs d’information. Ils sont considérés comme le «quatrième pouvoir» aux côtés des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire et il est de leur responsabilité de fournir des comptes rendus factuels, explicatifs et descriptifs. Ils doivent faire état des dysfonctionnements, soumettre le pouvoir à un examen critique et inciter à la discussion, sans attiser le ressentiment. Mais lorsque les photos de couverture s’accompagnent de gros titres tels que les «seniors ruinent les rêves de logement des plus jeunes» ou les «jeunes familles repartent bredouilles», les médias trahissent ce mandat. Au lieu de présenter le problème dans toute sa complexité, ils le réduisent à une opposition artificielle.
Pourquoi les médias misent-ils sur de telles divisions? Les raisons sont évidentes: l’attention est aujourd’hui la monnaie la plus forte. Dans un univers médiatique numérique, dans lequel le nombre de clics décide des recettes publicitaires et donc de la survie économique de bon nombre de maisons d’édition, la charge émotionnelle poussée à son paroxysme devient un modèle d’affaires. Les conflits se vendent mieux que les analyses différenciées. Susciter la colère engendre des commentaires, une audience et des discussions et dans bien des cas indépendamment de la teneur des articles. A cela s’ajoute un mécanisme que la psychologie sociale connaît depuis longtemps: les gens réagissent davantage aux mauvaises nouvelles qu’aux bonnes. Certaines rédactions ont parfaitement intégré la logique cynique qui veut que «l’indignation clique». Mais ce résultat à court terme détruit la confiance à long terme dans les médias en tant qu’institution et affaiblit la cohésion sociale.
Diviser la société conduit à une impasse
En dressant les générations les unes contre les autres, les médias masquent les causes réelles. Au lieu d’imputer la faute de la pénurie de logements aux personnes âgées, les médias devraient plutôt présenter des amorces de solutions politiques. Par exemple éliminer les incitations inopportunes, prévenir les oppositions, simplifier les procédures d’autorisation, inciter fiscalement au déménagement ou réduire les obstacles réglementaires à la construction de logements. En d’autres termes, le problème est juste personnalisé sans être résolu. Il en résulte un climat social toxique, dans lequel des groupes de population s’observent avec défiance, tandis que les problèmes structurels ne sont pas abordés.
Il faut des solutions, non des boucs émissaires
Il est irresponsable de profiter des dysfonctionnements de la société tels que la pénurie de logements pour attiser le ressentiment. Les médias qui s’abaissent à provoquer l’envie ne sont pas à la hauteur de leur rôle de quatrième pouvoir dans une démocratie. Ils sèment la discorde plutôt que de donner un cap. La Suisse a besoin d’un dialogue constructif et non de gros titres qui divisent. Car une société qui se perd dans un conflit intergénérationnel artificiel n’a plus la force de chercher des solutions ensemble. Or c’est de solutions et non de boucs émissaires que le marché du logement a besoin de toute urgence.