Les Etats-Unis décrètent l’un des tarifs douaniers les plus élevés à l’encontre de la Suisse. Le jour de la fête nationale, nous avons appris que les Etats-Unis avaient encore relevé à 39% les droits de douane inexplicablement élevés de 31% annoncés le jour de la fête de la libération et confusément qualifiés de «réciproques». Et ce bien que des négociations aient visiblement été menées entre la Suisse et les Etats-Unis et qu’il y ait eu au moins un accord de principe, qui n’avait toutefois pas encore été validé par le grand chef. Il n’empêche que la partie suisse étaient persuadée de bénéficier de l’un des tarifs d’importation les plus bas. Des rumeurs couraient selon lesquelles celui-ci serait proche du droit temporairement valable de 10%. Le réveil de la Suisse fut donc d’autant plus brutal le jour de la fête nationale avec des droits de douane de 39%. Il existe certes encore une petite lueur d’espoir, puisque ce taux ne sera appliqué qu’à partir du 7 août. Mais compte tenu du résultat présent, une solution proche des 10% escomptés ne devrait pas être à portée de main. La Suisse n’a pas de deal. L’accord de principe semble lettre morte.
Une gifle pour le Conseil fédéral
La manière dont le résultat actuel a vu le jour est également plus que décourageante, en plus du montant douloureux des droits de douane. Il faut croire que le Conseil fédéral était apparemment toujours persuadé de vivre dans un monde régi par des règles, dans lequel la bienséance, l’honnêteté et les arguments objectifs mènent au but. Mais ce n’est pas le monde de Donald Trump. Pour lui, seul compte le pouvoir et qui a les meilleures cartes en main. Il utilise la taille et l’influence de l’Amérique comme moyens de pression pour chambouler le commerce mondial. Même la grande Union européenne a dû se contenter bon gré mal gré de droits de douane de 15%. Le Conseil fédéral pensait en revanche être en bonne voie, est parti en vacances et attendait tranquillement la missive qui n’est cependant jamais arrivée. L’entretien téléphonique de la présidente fédérale Karin Keller-Sutter 11 heures avant l’expiration du délai n’a pas non plus apporté la libération escomptée. Les signaux d’alerte étaient en revanche suffisamment nombreux. Dès le premier mandat de D. Trump, on pensait qu’un accord de libre-échange était à portée de main. Et pour finir, les malentendus concernant les coûts des avions de chasse F-35 commandés ont brutalement révélé les failles de la conduite des négociations par la Suisse avec les puissants Etats-Unis.
Les Etats-Unis, une république bananière
Certes, le contexte n’est pas simple. Les Etats-Unis se transforment de façon inquiétante en un pays factuellement dirigé par une personne. Donald Trump, porté par le succès de sa réforme fiscale baptisée «Big Beautiful Bill», peut actuellement agir à sa guise. Alors que les marchés financiers le freinaient encore au début, il se voit libéré de ces entraves au vu des niveaux record récemment atteints par les bourses. D. Trump ne s’est jamais soucié de réciprocité dans la guerre douanière. La Suisse en est le meilleur exemple. Il s’agit pour lui d’éliminer le déficit commercial dans les échanges de biens et de réaliser des recettes douanières. La Suisse ne l’a pas encore compris à ce jour. Tout comme l’inutilité de négocier avec des fonctionnaires en charge du commerce ou des membres de l’administration, si le maestro finit par renverser la table au bout du compte. D’une certaine façon, les Etats-Unis ressemblent de plus en plus à une république bananière, à la différence toutefois qu’il s’agit du pays le plus puissant de la planète.
Qu’est-ce que cela signifie pour la Suisse?
Pour la Suisse, cela signifie qu’elle devra adopter au plus vite une autre tactique dans ses relations avec le pays le plus puissant. L’intelligence et non une diplomatie de pointe longuement éprouvée est actuellement de mise. La Suisse doit abandonner l’idée ou l’espoir d’un résultat correct et acceptable des négociations. À défaut, elle risque de devenir le pion sacrifié de l’impérialisme trumpien. On peut faire un bon exemple de la Suisse, sans risquer de rétorsion ni de conséquences perceptibles. Les tarifs d’importation US de la Suisse devraient tout juste réduire le PIB américain de 0,05%. La Suisse doit donc juste se contenter de limiter les dégâts. En tant que petite économie, nous sommes en position de faiblesse. Nous devons réfléchir à des moyens de réduire le déficit de la balance commerciale. Cela passe soit par une baisse des exportations, soit par une hausse des importations.
L’Europe a donné l’exemple en promettant d’acheter des produits énergétiques américains d’une valeur de 750 milliards de dollars. Les experts se demandent comment il serait possible de passer des importations européennes de gaz et de pétrole d’un montant de 70 milliards de dollars l’an dernier aux 250 milliards de dollars par an annoncés. Mais c’est secondaire. Les détails importent peu à D. Trump. Tout comme le respect à la lettre de telles promesses. D. Trump n’est pas trop regardant pour ce qui est de ses promesses. Les annonces pompeuses sont donc de mise. La Suisse pourrait par exemple proposer aux Etats-Unis une aide étendue lors de la mise en place d’un système de formation dual. Ou nous pourrions prendre exemple sur la Chine, où de nombreux produits ont subitement trouvé le chemin des Etats-Unis via un pays tiers et un léger reconditionnement, peu de temps après que des droits de douane excessifs aient été imposés. Au moins concernant le négoce de l’or, il est possible de dissocier ce secteur du calcul du déficit commercial. Selon le président de l’Association Suisse des Fabricants et Commerçants de Métaux Précieux, les Etats-Unis ont davantage besoin de l’or suisse que notre secteur aurifère du marché américain. D’autres champs de ce type doivent être identifiés.
Conséquences sur l’économie suisse
Le choc est grand en Suisse et un résultat plus ou moins acceptable semble désormais hors de portée. La Suisse risque de devoir se contenter d’un tarif douanier US particulièrement élevé. Le pays doit donc se préparer à une plus faible croissance du PIB, d’autant que la Suisse souffre aussi de ce fait d’un désavantage concurrentiel par rapport aux pays de l’UE et à la Grande-Bretagne. Après l’annonce des droits de douane «réciproques» le 2 avril, nous avons réduit notre prévision de PIB pour la Suisse de 1,3% à 0,9%. Sachant que les choses n’en resteraient pas là, nous ne nous sommes pas laisser tromper par le relâchement passager et avons maintenu notre prévision. Cette appréciation était correcte et ne nécessite pas de nouvel ajustement à la baisse, eu égard aux récentes désillusions. Il serait en revanche nécessaire au cas où nous recevrions de nouveau une mauvaise nouvelle, à savoir l’imposition de droits de douane sur l’industrie pharmaceutique, qui toucherait aussi durement la Suisse.
Risque accru de taux négatifs
Le récent coup de marteau douanier a également des conséquences sur la politique monétaire. La Suisse approche des taux négatifs. Lors du dernier examen de la situation économique et monétaire, la Banque nationale a clairement indiqué que les obstacles à l’introduction de taux négatifs étaient plus élevés. La BNS est consciente des effets secondaires possibles des taux négatifs. Elle ne devrait donc envisager une telle mesure que si les perspectives économiques s’assombrissent fortement, si le risque de déflation augmente ou si le franc suisse s’apprécie fortement. Avec la perspective d’une charge douanière relativement modérée, la pression sur la Banque nationale n’était pas trop forte jusqu’à présent. Mais avec les droits de douane les plus élevés d’Europe, la Banque nationale risque en définitive de ne pas pouvoir éviter les taux négatifs. La confrontation avec les Etats-Unis a en effet réduit la marge de manœuvre pour des interventions sur le marché des changes, puisque celles-ci risquent de nous mettre encore plus dans le viseur de l’impérialisme américain.