Matières premières: le témoin ne tombe jamais, mais celui qui le porte change constamment

Mobeen Tahir, WisdomTree

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Dans une course de relais, personne ne gagne en misant sur un seul coureur. Les marchés de l’énergie se rééquilibrent, tandis que les métaux deviennent plus rares.

 

Imaginez, cette année, le marché des matières premières sous la forme d’une course de relais. L’or et l’argent ont réagi les premiers, grimpant à des sommets historiques dès janvier. Le conflit en Iran a ensuite provoqué des secousses sur les prix du pétrole, tout en faisant fondre les stocks accumulés durant l’année précédente. Les métaux ont ensuite pris le relais, les investissements dans les infrastructures liées à l’IA et la défense venant buter sur une offre considérée comme déjà restreinte. L’agriculture s’apprête maintenant à céder le témoin, alors qu’El Niño revient, au moment même où les chaînes d’approvisionnement en engrais demeurent marquées par l’incertitude. Les relayeurs se succèdent, mais nul ne sait encore qui franchira la dernière ligne droite avec le témoin. Voici les grands axes qui rythmeront cette dynamique jusqu’en 2027, ainsi que les motifs qui nous conduisent à privilégier une exposition diversifiée à l’ensemble des matières premières.

Les marchés pétroliers fonctionnent avec un filet de sécurité plus réduit

Le conflit opposant les Etats-Unis à l’Iran a bouleversé le détroit d’Ormuz, principal couloir énergétique mondial, tout en paralysant une installation clé de GNL au Qatar, dont la remise en état pourrait nécessiter plusieurs années. Les prix du pétrole ont quasiment doublé lors du pic de la perturbation; la réserve de stocks évoquée dans notre précédente analyse a permis d’amortir une grande partie du choc, mais celle-ci s’est depuis nettement amenuisée. Les marchés disposent désormais d’une marge de manœuvre bien plus restreinte en cas de nouvelle secousse. Le détroit voit aussi transiter un tiers des engrais échangés à l’échelle mondiale. Là encore, les prix ont connu d’importantes fluctuations, avant de s’inverser en l’espace de quelques semaines. Un mouvement qui entretient la menace d’une inflation alimentaire persistante jusqu’en 2027. Tandis que les marchés continuent d’attendre une paix durable, la faiblesse persistante des stocks milite pour le maintien d’une prime de risque structurellement plus élevée sur les marchés de l’énergie, du moins pour un certain temps.

Graphique 1: Stocks mondiaux de pétrole brut et de produits raffinés


Source: WisdomTree, Agence internationale de l'énergie, Bloomberg. Janvier 2024 à juin 2026. Les performances passées ne garantissent pas les résultats à venir; tout investissement comporte un risque de perte en capital.


La politique américaine et le déficit d'approvisionnement en métaux

Depuis 2021, les factures d’énergie des ménages ont connu une forte hausse aux Etats-Unis. Un phénomène qui pèse déjà sur le débat politique à l’approche des élections de mi-mandat en novembre. Un Congrès à majorité républicaine aurait sans doute tendance à favoriser la production de gaz, tandis qu’un Congrès dominé par les démocrates desserrerait l’étau autour des énergies renouvelables. L’uranium, quant à lui, continue de faire consensus, bénéficiant d’un appui bipartisan et restant à l’écart des polémiques. Cependant, à long terme, les métaux continuent de jouer un rôle central sur le plan structurel.

Wood Mackenzie et Morgan Stanley prévoient d'importants déficits d'approvisionnement en lithium, cobalt, nickel, terres rares et cuivre au cours des vingt prochaines années. Pour le lithium, le déficit pourrait atteindre jusqu’à 85% d’ici 2045. La Chine demeure le principal acteur dans le traitement de l’ensemble de ces matériaux. C’est pourquoi les gouvernements des Etats-Unis, de l’Union européenne et du Japon ont entrepris d’acquérir des participations et de négocier directement leurs propres contrats d’approvisionnement. La saga des droits de douane sur le cuivre, marquée cette année par une envolée puis une chute des prix au gré des annonces américaines, illustre bien la volatilité persistante que ces mesures continueront de provoquer sur les marchés physiques.

Graphique 2: On s’attend à ce que l’offre de nombreux métaux stratégiques accuse des déficits marqués


Source: Wood Mackenzie, estimations de Morgan Stanley Research, mai 2025. Les prévisions ne sauraient garantir les performances à venir; tout investissement comporte sa part de risques et d’incertitudes.

 


L’inflation continue de renforcer l’argument en faveur de l’or

La remontée des prix de l’énergie a une fois encore provoqué un sursaut de l’inflation aux Etats-Unis comme dans la zone euro. En réponse, la Réserve fédérale et la Banque centrale européenne (BCE) ont renoncé, du moins temporairement, à engager des baisses de taux. L’IA ajoute une dimension supplémentaire. A terme, elle devrait permettre de modérer les prix grâce aux gains de productivité. Toutefois, la phase de déploiement mobilise pour l’instant énergie, équipements et main-d’œuvre; aussi, nous estimons que l’IA exerce d’abord une pression inflationniste avant de devenir un facteur de désinflation. Le niveau plancher de l’inflation, quant à lui, semble désormais plus élevé qu’au cours de la décennie précédente.

L’or a traversé une phase comparable en 2026. Son cours a franchi un sommet historique, dépassant 5595 dollars l’once au début de l’année, avant de subir une nette correction. Ce repli a coïncidé avec l’arrivée d’un nouveau président à la Fed, qui a rassuré les marchés, tandis que le conflit iranien a provoqué des ventes liées aux besoins de liquidités. Nous voyons dans cette correction un réajustement salutaire, intervenant au cœur d’une tendance haussière qui demeure intacte. L’or s’aligne progressivement sur sa juste valeur, tandis que notre modèle anticipe un cours avoisinant 4563 dollars l’once à l’horizon du deuxième trimestre 2027.

L'électrification et la défense accentuent encore la tension sur les métaux

La part de l’électricité dans la consommation d’énergie à l’échelle mondiale ne cesse de croître. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande devrait même dépasser le rythme de croissance de l’économie, portée notamment par les centres de données, le développement de la climatisation et la montée en puissance des véhicules électriques. Le cuivre y joue un rôle clé. Rien que les besoins des centres de données représentent chaque année plusieurs centaines de milliers de tonnes supplémentaires sur un marché qui, d’ici 2035, devrait déjà afficher un déficit de plusieurs millions de tonnes. La défense fait appel aux mêmes métaux, alors que les budgets militaires mondiaux devraient atteindre le niveau record de 2900 milliards de dollars en 2025, sachant que pour un seul F-35, plus de 400 kilogrammes de terres rares sont nécessaires. Cuivre, aluminium, argent, lithium et uranium se trouvent tous au croisement des besoins induits par l’IA et la défense. Nous pensons que pour chacun, les perspectives devraient continuer d’être relevées.

El Niño constitue un risque progressif pour les prix alimentaires.

La NOAA* a confirmé le retour d’El Niño, un phénomène qui intervient alors que les températures atteignent des niveaux record et que les chaînes d’approvisionnement en engrais restent perturbées par les événements survenus dans le détroit d’Ormuz. Le phénomène El Niño pourrait culminer entre novembre 2026 et février 2027. Les répercussions les plus sensibles sur l’agriculture se manifestent en général six à douze mois plus tard; la véritable pression sur les récoltes, et sur les prix alimentaires, n’a donc pas encore commencé à se faire sentir. L’Asie du Sud et du Sud-Est restent les régions les plus vulnérables pour le riz, le sucre et le café. La production de blé en Australie pourrait, quant à elle, reculer d’environ 9 millions de tonnes. Par ailleurs, le cacao d’Afrique de l’Ouest fait face à un risque accru d’inondation alors que le marché est déjà sous tension. L’Argentine et le sud des Etats-Unis offriront sans doute un certain répit. Toutefois, les prix restant bien en deçà des sommets atteints en 2022, nous pensons que le risque de surprises s’oriente désormais à la hausse.

Une allocation diversifiée en matières premières reste pertinente

Les énergies fossiles ne disparaissent pas rapidement. En 2025, le pétrole assurait toujours près d’un tiers de l’approvisionnement énergétique mondial. Bien que les énergies renouvelables et le nucléaire connaissent une montée en puissance, la demande de pétrole et de gaz devrait, pour sa part, continuer de croître modérément jusqu’en 2035. C’est notamment pour cette raison qu’un panier diversifié de matières premières, englobant combustibles fossiles, métaux industriels et précieux, mais aussi produits agricoles, demeure le reflet de l’économie face à laquelle les investisseurs cherchent à se prémunir.

Le redressement des indices de matières premières constitue également un élément favorable. Depuis 2006, la première génération du Bloomberg Commodity Index n’a enregistré qu’un rendement de 2,7%. Une performance modeste, qui explique en partie la place peu enviable souvent attribuée aux matières premières dans les études d’allocation d’actifs à long terme. Un indice de troisième génération, intégrant à la fois le resserrement du marché et la dynamique, et reposant en partie sur des données historiques simulées, aurait affiché un rendement supérieur à 330% sur la même période (voir le Graphique 3).

Graphique 3: Les indices de troisième génération renforcent l’intérêt d’une allocation stratégique aux matières premières


Source: Bloomberg Finance L.P., du 15 mai 2006 au 17 juillet 2026, sur la base de la version rendement total du Bloomberg Commodity Index (première génération), ainsi que du WisdomTree Enhanced Commodity Index (troisième génération), tous deux en USD. La série chronologique inclut des données simulées. Il n'est pas possible d'investir directement dans un indice. Les performances passées ne garantissent pas les résultats à venir; tout investissement comporte un risque de perte en capital.


Conclusion

Dans une course de relais, personne ne gagne en misant sur un seul coureur. Les marchés de l’énergie se rééquilibrent, tandis que les métaux deviennent plus rares. Les systèmes alimentaires, eux, sont mis à l’épreuve par le climat, et l’évolution des politiques ne cesse d’inciter les investisseurs à privilégier les valeurs refuges. Les acteurs évoluent sans relâche, pourtant les forces sous-jacentes, rareté, fragmentation, demande structurelle, persistent. A nos yeux, conserver une forte exposition à l’ensemble des matières premières reste l’une des stratégies les plus robustes pour rester compétitif.

Les marchés des matières premières sont souvent sujets à de fortes fluctuations, et les thèmes mentionnés plus haut pourraient ne pas suivre la trajectoire anticipée. Les prix des matières premières pourraient reculer dans l’hypothèse d’un apaisement des tensions géopolitiques, d’un fléchissement de la demande mondiale, d’une réaction de l’offre plus rapide que prévu, ou encore si les conditions météorologiques se montrent moins perturbatrices. Les placements en matières premières subissent aussi l’influence des mouvements sur les marchés à terme, des variations de change ou encore du climat de confiance des investisseurs. La valeur d’un investissement peut baisser comme augmenter.


* National Oceanic and Atmospheric Administration.

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