Le logiciel – qui fut longtemps un segment dominant de la technologie – a perdu du terrain aussi bien en termes de capitalisation boursière que de confiance des investisseurs. Le seul indice IGV a effacé quelque 1500 milliards de dollars de valeur depuis le début de l'année. Ce mouvement traduit une crainte grandissante: celle de voir les entreprises développer leurs propres solutions en interne grâce à l'intelligence artificielle (IA), plutôt que de recourir à des éditeurs externes. Parallèlement, la croissance du SaaS marquait déjà le pas avant même que l'IA ne vienne perturber le secteur, l'adoption du cloud arrivant à maturité et les marchés se saturant. Ceci confirme l'idée que le logiciel traditionnel entre dans une phase de croissance plus faible et que sa banalisation s’accélère.
Le principal vecteur de cette transformation réside dans l'essor fulgurant des grands modèles de langage (LLM), portés par des acteurs tels qu'OpenAI et Anthropic. Ces modèles s'imposent progressivement comme une «couche d'intelligence» centrale au sein des systèmes d'entreprise, se substituant en partie aux fonctionnalités des logiciels classiques. OpenAI et Anthropic ont atteint respectivement 25 milliards et 20 milliards de dollars de revenus annualisés, progressant à une cadence sans commune mesure avec les leaders du SaaS. Il s’agit là d'une redistribution majeure de la valeur au détriment des éditeurs traditionnels.
Afin de rester pertinentes dans leur approche, ces sociétés de logiciels devront repenser en profondeur leur modèle économique. La formule SaaS classique, fondée sur une tarification par employé et par abonnement, devient de moins en moins adaptée à un monde dans lequel des agents d'IA exécutent des tâches de manière autonome. Le secteur doit évoluer vers un tarif à l'usage ou à la performance, où le client ne paie que pour ce qu’il consomme ou pour les résultats obtenus, plutôt que pour un simple accès. Dans le même temps, les éditeurs subiront des pressions tarifaires à mesure que les budgets informatiques se réorientent vers les capacités d'IA. Les fournisseurs de solutions monofonctionnelles sont particulièrement exposés, tandis que les grands acteurs établis devront eux aussi intégrer pleinement l'IA dans leur offre pour défendre leur positionnement.
Cette disruption se répercute déjà sensiblement sur les valorisations. La sous-performance du secteur tient avant tout à une compression des multiples plutôt qu'à une dégradation des fondamentaux: les multiples de valorisation du SaaS sont retombés nettement en deçà de leurs moyennes historiques, à environ 5,8x la valeur d'entreprise sur chiffre d'affaires, contre une moyenne de long terme proche de 9,6x. Les investisseurs s'interrogent sur la pérennité de la croissance des logiciels dans un environnement où l'IA pourrait remplacer ou banaliser de nombreuses applications. Tandis que les valeurs SaaS traditionnelles décelèrent, les sociétés de logiciels liées à l'infrastructure IA – bases de données cloud, cybersécurité, observabilité – retrouvent une dynamique de croissance et bénéficient d’un positionnement de marché renforcé.
En dépit de ces turbulences, l'IA devrait générer des gains de productivité substantiels à l'échelle de l'économie mondiale. Une réduction de 10% des charges d'exploitation à l'horizon 2030 pourrait ainsi dégager quelque 2000 milliards de dollars d'économies, tirées par l'automatisation de tâches telles que le développement informatique, la relation client ou la production de contenus. Les premiers signaux sont déjà éloquents: Microsoft, par exemple, affiche une progression soutenue de ses revenus tout en maintenant ses effectifs quasi stables. En définitive, si l'IA fragilise le logiciel traditionnel et comprime les valorisations, elle ouvre simultanément un nouveau cycle de productivité et rebat totalement les cartes de la création de valeur au sein de la chaîne technologique.