Les transformations de la finance au XXIe siècle

Emmanuel Garessus

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La finance ne se résume pas aux scandales et au greenwashing. De nouvelles spécialités sont nées. Des acteurs ont émergé. L’avis des professionnels.


De gauche à droite, Merton Miller, Franco Modigliani et Harry Markowitz

La presse grand public regorge d’articles liés à des scandales financiers ou au «greenwashing», c’est-à-dire au procédé de marketing destiné à donner à une entreprise une image trompeuse de leur responsabilité environnementale. La finance se limite-t-elle vraiment aux problèmes de certaines grandes banques et à la réglementation liée au changement climatique? A-t-elle progressé depuis le début de ce siècle? Les professionnels dressent le bilan depuis 22 ans et mettent en évidence quelques tendances fortes.

Les bases de la finance n’ont pas changé. «Après avoir quitté le circuit académique à la fin des années 1990, j’ai demandé à un collègue, à mon retour, à la fin 2015, ce qui avait changé dans notre domaine. Il n’y a rien de vraiment nouveau, m’a-t-on dit», se rappelle Nils Tuchschmid, professeur de finance à la Haute Ecole de Gestion, à Fribourg. Il n’y avait, à son avis, «ni nouvelle approche, ni nouvelle méthodologie, ni nouvelle théorie fondamentale».

Les deux grands maîtres à penser de la finance actuelle ont présenté leurs travaux dans les années 1950. Il s’agit de la théorie moderne du portefeuille de Harry Markowitz (prix Nobel 1990), qui a réalisé une formalisation de l’allocation des actifs, et du théorème de Franco Modigliani et de Merton Miller (lauréats du prix Nobel respectivement en 1985 et 1990). En vertu de ce dernier, la valeur d’une société est identique qu’elle soit financée par des fonds propres ou par l’emprunt. Les économistes l’appellent «théorème de la pizza,» selon lequel la valeur d’une pizza est toujours la même qu’on la découpe uniquement en une part, allouée aux actionnaires, ou en deux, pour ces derniers et pour les créanciers. On en déduit que la finance n’apporte pas de valeur, sauf s’il existe des imperfections de marché. Heureusement pour les financiers, ces dernières abondent.

Les deux piliers de base

La finance s’est construite sur ces deux piliers de base. La finance est passée d’un sous-segment de la comptabilité à une composante clé de l’économie, analyse Nils Tuchschmid. Avec le développement informatique, l’analyse des données s’est accélérée et s’est traduite par l’essor de la finance empirique. Dans les années 1990, apparaît alors la finance comportementale. «Rien de très nouveau, révolutionnaire et profond n’est né par la suite», estime-t-il. «Les manuels de finance pour un Bachelor ou un Master ne se sont pas étoffés d’un seul chapitre ces 20 dernières années», observe notre interlocuteur, dans son bureau fribourgeois. Des innovations se sont produites, note-t-il, mais de moindre ampleur. En matière de placements, «les principes développés par Markowitz et Modigliani ont été développés. Sont ainsi apparus des concepts tels que l’allocation dynamique du portefeuille et la parité des risques (en fonction de la volatilité des actifs)», déclare à Allnews Daniel Kalt, chef économiste d’UBS Suisse.

Comme en l’an 2000, la finance garde sa fonction de base. Elle est «la courroie de transmission des besoins de l’économie et dirige l’excès d’épargne des privés vers les investissements les plus productifs», déclare Daniel Kalt. Si ce principe a prévalu, les besoins ont changé, notamment en raison de la mondialisation et de la digitalisation. La taille des entreprises s’est accrue et, avec elle, les volumes des marchés des capitaux et le processus de désintermédiation bancaire, ajoute-t-il. Des crises se sont produites, comme celle du subprime en 2008, et il en est résulté une forte augmentation de la réglementation.

Les ressorts de la transformation

Au XXIe siècle, selon Beat Wittmann, fondateur et associé du conseiller Porta Advisors, à Zurich, quatre grands facteurs ont marqué la finance et permis de distinguer entre les gagnants et les perdants: la technologie, l’évolution de la démographie et des besoins de la clientèle, la baisse de l’inflation et des taux d’intérêt, l’augmentation de la réglementation.

Reprenons dans l’ordre. La technologie, avec une forte accélération de la numérisation, a fortement modifié la donne. Il suffit de considérer la baisse à long terme des actions de Credit Suisse et l’impressionnante hausse de celle de Swissquote pour s’en convaincre.

«La course à l’informatisation de la finance a représenté une véritable révolution, notamment après l'éclatement de la bulle internet», affirme John Plassard, directeur chez Mirabaud & Cie. Il en est résulté une course à la mise en place de pare-feu qui ont changé le cadre monétaire et financier. Ce dernier est devenu moins laxiste, note-t-il. Les ordres de bourse sont exécutés immédiatement aujourd’hui, alors qu’il fallait attendre parfois un jour au début du siècle. «L’information est elle-même passée à l’ère de l’immédiateté. Ce développement technologique a été si puissant qu’aucun hacker n’est tenté de pirater une bourse», ajoute-t-il.

«La finance a toujours été avide de données et de technologie. Mais il est vrai qu’elle a permis de nouveaux développements, par exemple dans la fintech, les paiements mobiles ou l’intelligence artificielle», constate Nils Tuchschmid.

Avec le deuxième facteur, celui de la démographie des clients et de l’évolution de leurs besoins, l’émergence d’une génération de natifs numériques a largement favorisé la fintech. De nouveaux acteurs ont ainsi apporté des solutions innovantes grâce à la technologie mobile, dans un contexte de bas taux d’intérêt et de réglementation moins lourde que pour le secteur bancaire. «Les jeunes ne se déplacent à la banque que pour un héritage ou un conseil portant sur la banque d’affaires ou la gestion de fortune», note Beat Wittmann.

La baisse de l’inflation et des taux d’intérêt a soutenu la croissance de toute la branche financière. L’arrêt de ce trend constitue un défi supplémentaire pour les établissements disposant de coûts fixes élevés, analyse Beat Wittmann.

A travers la réglementation et la politique, selon l’associé de Porta Advisors, les Etats-Unis ont creusé l’écart avec l’Europe parce que l’UE n’a pas mené à terme son désir d’union bancaire, comme en témoigne l’évolution nettement trois à cinq fois plus favorable de l’indice des actions bancaires américaines par rapport à celui des européennes.

Des niches en forte croissance

Dans le sillage de ces trends, les innovations financières se sont concentrées sur quelques spécialités.

Le private equity, les services de paiements, l’intelligence artificielle, les cryptomonnaies et la blockchain, la finance durable sont souvent abordés lors des séminaires des professionnels.

Le private equity était quasi inexistant dans les portefeuilles au début du siècle. Aujourd’hui, il représente 6'300 milliards de dollars d’actifs sous gestion à la fin 2021. Les levées de fonds ont été multipliées par 12 en 20 ans. La capitalisation boursière du leader suisse Partners Group, atteint 25 milliards de francs, soit le double de Credit Suisse.

Le développement du private equity traduit aussi la complexification réglementaire, selonDaniel Kalt. La cotation d’une société est devenue très coûteuse et très contraignante. Le nombre de groupes américains cotés a été réduit d’un tiers en vingt ans, avance-t-il.

Egalement récent, le marché des fonds indiciels cotés, soit des ETF, dépasse les 10’000 milliards de dollars, contre 200 milliards en 2002. Avec cette hausse, des nouveaux acteurs se sont imposés, comme BlackRock et Vanguard. Il est vrai que l’ETF est apparu dans les années 1990 et qu’il est par nature un fonds de placement, c’est-à-dire un produit inventé en 1924.

L’envol de la finance durable

Nils Tuchschmid estime que deux autres thèmes sont à ajouter. Le premier est la finance durable, y compris tout ce qui est lié à l’emploi des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Ce marché devrait atteindre 53'000 milliards de dollars en 2025, selon l’agence Bloomberg.

«Il s’agit moins d’une grande nouveauté ou d’une transformation de la finance que d’un filtre supplémentaire», juge Nils Tuchschmid.

L’impact investing pourrait être le deuxième thème supplémentaire, soit l’évaluation de l’impact d’une décision d’investissement. Le débat porte alors sur la mesure de cet impact. La réponse n’est pas aisée: Lorsqu’un producteur de bananes équitables rémunère mieux les salariés qu’un concurrent traditionnel, est-ce une incitation à conserver un métier pénible plutôt qu’à en chercher un meilleur?

Les gagnants et les perdants

«Avec la mondialisation et la désintermédiation, les plus grands perdants des 20 dernières années sont les petites banques locales traditionnelles et les gagnants les groupes globaux», analyse Daniel Kalt. «Avec les nouvelles technologies et la digitalisation, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la transformation financière qui profite à la fintech (digitalisation des paiements) et à des niches comme la finance durable et le private equity.

Les grands groupes financiers participent d’ailleurs à ces tendances et les intègrent dans leur écosystème», avance Daniel Kalt.

L’innovation financière ne dispose pas d’un terreau très fertile. Elle est pénalisée par la nature même de la branche d’activité. C’est un service, non pas un produit, et l’innovation n’est pas protégée par un brevet, à l’inverse par exemple d’un médicament ou d’une machine.

De plus, «il est difficile de faire valoriser le conseil par la clientèle sachant que l’information financière est aisément disponible sur internet», note Nils Tuchschmid.

Le progrès est également freiné par une régulation record. «Si l’industrie automobile était soumise à un même degré de réglementation, aucune voiture ne circulerait», critique Nils Tuchschmid. La compliance a explosé avec des règles toujours plus détaillées, ce qui a pour effet négatif de rendre plus fragile l’ensemble de cette branche d’activité.

Nouveautés pour l’épargnant

Dans le domaine de la gestion, le défi reste inchangé. Pour l’épargnant, la diversification reste la clé. «Les solutions d’optimisation et d’allocation se sont multipliées, mais le risque de modèle et le risque d’estimation sont toujours présents, note Nils Tuchschmid. La diversification n’apporte jamais le service espéré en cas de crise. Lors d’un choc, il ne faut pas être diversifié. Ce qui utile dans une situation difficile, soit ce qui n’est pas risqué, est recherché par tout le monde au même moment.

Le professeur Tuchschmid s’intéresse beaucoup à la notion de valeur. Il prend l’exemple d’un domaine particulier, celui des jetons et des jetons non fongibles (NFT), c’est-à-dire des données qui représentent un objet et qui sont stockées et authentifiées par un protocole de blockchain. Pourquoi le détenteur d’un tel produit, portant par exemple sur une image numérique de la tour Eiffel et n’ayant aucun droit de propriété, lui accorde un prix, donc le valorise, sachant qu’elle ne lui appartient pas? Est-ce parce que cela lui permet de le mettre en évidence lui-même sur les réseaux sociaux?

Sur le plan de l’investissement, «les cycles boursiers se sont raccourcis», déclare John Plassard. S’il a fallu une année pour rebondir après la bulle internet, il a suffi d’un mois pour que les indices repartent nettement à la hausse après l’éclatement de la pandémie. «Le marché digère plus rapidement les conséquences à long terme d’une information», analyse-t-il. La raison tient à ce qu’il nomme une «américanisation de l’Europe» dans la mesure où la notion de mémoire courte (on oublie plus vite un événement) est née Outre-Atlantique.

De plus, le rôle des banques centrales s’est aussi accru sur les marchés financiers, assure John Plassard. Les mots de leurs dirigeants accompagnent les statistiques ou les événements et empêchent les exagérations.

Les taux d’intérêt nominaux sont récemment partis à la hausse, mais il n’est pas sûr que les conditions d’investissement deviendront plus raisonnables, note Daniel Kalt. Les taux réels sont en effet toujours négatifs.