Les droits de douane de 50% imposés le mois dernier sur les importations de produits indiens par le président américain Donald Trump nuiront certainement à l’économie de l’Inde à court terme, mais seront très probablement plus dommageables pour les Etats-Unis à long terme. En malmenant un partenaire stratégique clé, en alimentant l’inflation, ainsi qu’en accélérant l’abandon du dollar, Trump risque d’affaiblir le poids économique de son propre pays, ainsi que la stratégie indopacifique que plusieurs présidents républicains comme démocrates avaient mise en œuvre pour se prémunir contre la Chine en matière de sécurité.
Les Indiens réagissent naturellement avec colère et inquiétude à ces droits de douane, non seulement parce qu’ils les considèrent comme sévères, mais également parce qu’ils se sentent spécifiquement ciblés. Trump a alourdi ces taxes de 25 points de pourcentage supplémentaires, pour sanctionner l’achat de pétrole russe à prix réduit et par conséquent le « financement » de la guerre que mène la Russie en Ukraine – un sort auquel ont échappé la Chine et l’Union européenne, qui continuent pourtant toutes deux d’importer de l’énergie en provenance de Russie.
Il s’agira à court terme d’un coup dur pour l’économie indienne. Les États-Unis sont le premier partenaire commercial de l’Inde, représentant 20% des exportations du pays, et plus de 2% de son PIB. En dépit d’exemptions relatives aux produits pharmaceutiques et électroniques, environ deux tiers des marchandises expédiées depuis l’Inde vers les États sont désormais soumises à des droits de douane de 50%. Les secteurs du textile, de la crevette, des diamants et des composants automobiles – des industries à forte intensité de main-d’œuvre, regroupées dans de petites villes – compteront parmi les plus impactés. Les pertes d’emploi rendront encore plus difficile pour les jeunes Indiens la recherche d’un emploi productif.
Les analystes estiment que les droits de douane américains réduiront la croissance du PIB indien de 30 à 80 points de base. Cette mauvaise nouvelle intervient au moment l’économie indienne se démarquait positivement au niveau mondial, avec une croissance annuelle moyenne de plus de 6% sur les dix dernières années, malgré la faiblesse de ses échanges commerciaux. Les États-Unis ont été essentiels à cette tendance positive, à la fois en tant que marché de consommation de biens et de services, et en tant que source d’investissements et de technologies. Dans le même temps, les entreprises américaines se sont habituées à compter sur une base de fournisseurs indiens compétitifs. Les droits de douane imposés par Trump menacent de perturber cette relation symbiotique.
En fin de compte, cette augmentation des droits de douane sur des produits indiens essentiels aux chaînes d’approvisionnement américaines – du cuir jusqu’à l’ingénierie de précision – entraînera une hausse des coûts et des prix pour les producteurs et les consommateurs américains. Le retour de Trump à la Maison-Blanche ayant en partie reposé sur le mécontentement des électeurs face à l’inflation durant la présidence de Joe Biden, cette politique risque de produire l’effet inverse de celui recherché. Les pressions qu’exerceront les droits de douane sur les prix pourraient bien mettre à mal le capital politique de Trump.
La décision de pénaliser l’achat de pétrole russe est tout aussi malavisée. Les importations indiennes de pétrole brut russe ont en effet permis de modérer les prix mondiaux de l’or noir, bénéficiant ainsi indirectement aux économies occidentales. L’interruption soudaine de ces achats risquerait de provoquer des hausses de prix, que les producteurs de pétrole de schiste de l’OPEP et des États-Unis seraient dans l’incapacité de compenser rapidement. Une augmentation des coûts de l’énergie se répercuterait ensuite sur les chaînes d’approvisionnement, faisant grimper l’inflation à travers le monde – y compris aux États-Unis, ce qui compromettrait encore davantage le programme économique de Trump.
L’agacement de l’administration Trump face au déficit commercial bilatéral des États-Unis par rapport à l’Inde échoue à tenir compte de plus larges avantages. Une fois pris en considération les revenus d’investissement, les ventes de matériel militaire, les redevances et les services d’éducation, la balance penche en faveur des États-Unis. Les étudiants indiens – aujourd’hui les plus nombreux parmi les étudiants étrangers aux États-Unis – rapportent chaque année à l’économie américaine plusieurs milliards de dollars.
Par ailleurs, les entreprises technologiques américaines dépendent d’un afflux régulier de talents indiens, et l’Inde est devenue un pôle planétaire pour les centres d’expertise mondiaux des multinationales, qui favorisent l’augmentation des bénéfices des entreprises en fournissant à bas coût assistance informatique, conception, comptabilité, service client et autres fonctions. Ici encore, les droits de douane menacent de déstabiliser un écosystème interdépendant.
Mais sans doute plus important encore, la perte d’accès à une classe moyenne indienne en pleine expansion – une marché de consommation rapidement croissant, qui devrait représenter plus de 800 millions de personnes d’ici 2030 – coûtera cher aux États-Unis à long terme.
Enfin, en se mettant à dos l’Inde au travers de droits de douane très élevés, les États-Unis font naître d’importants risques géopolitiques. Depuis une vingtaine d’années, les administrations américaines successives soutenaient l’Inde en tant que contrepoids stratégique à la Chine, au moyen d’initiatives telles que le dialogue quadrilatéral pour la sécurité, en renforçant le partage de renseignements, ou encore en promouvant le rôle de l’Inde dans la diversification de la chaîne d’approvisionnement.
Ces progrès durement acquis sont aujourd’hui menacés. Lors du récent sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, le Premier ministre indien Narendra Modi a rencontré le président russe Vladimir Poutine (qui devrait se rendre à New Delhi dans le courant de l’année) et le dirigeant chinois Xi Jinping, démontrant ainsi la volonté de l’Inde de poursuivre son approche d’alignement multiple. Conduire ainsi l’Inde à se rapprocher de la Chine, c’est accomplir précisément l’inverse de ce que les États-Unis espéraient obtenir dans le cadre de leur stratégie indopacifique. Comme l’a récemment expliqué l’ancienne ambassadrice américaine aux Nations Unies, Nikki Haley, «Pour faire face à la Chine, les États-Unis doivent pouvoir compter sur l’Inde comme sur un ami».
Pendant ce temps, les cinq premiers États membres des BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud – commencent à s’aligner sur une mission commune de lutte contre l’hégémonie américaine. Les politiques brutales de Trump, notamment les droits de douane qu’il impose, conduisent à une intensification des efforts de mise en place de systèmes alternatifs en matière de paiement et dans d’autres domaines, consistant à contourner le dollar et à permettre des échanges en monnaies locales.
Des avancées mêmes partielles dans cette direction pourraient produire un impact considérable. Le statut du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale confère aux États-Unis la capacité d’emprunter à bas coût, et d’imposer librement des sanctions. En usant des droits de douane comme d’une arme, et en contrariant ainsi les puissances émergentes, les États-Unis risquent d’accélérer la dédollarisation, ainsi que d’affaiblir leur emprise sur le commerce et les flux de capitaux mondiaux.
Pour l’Inde, la riposte face aux droits de douane imposés par Trump doit passer par la diversification des marchés d’exportation et le soutien à l’industrie nationale. Ces réformes nécessaires seront probablement douloureuses, mais elles permettront à l’Inde d’atteindre une plus grande autonomie, de renforcer ses relations commerciales en Asie, ainsi que d’élargir ses partenariats en Europe et en Afrique.
Il sera en revanche beaucoup plus difficile pour les États-Unis de regagner la confiance de l’Inde. À la différence des économies d’envergure limitée, que l’on peut contraindre à faire des concessions sans retombées géopolitiques, l’Inde abrite une population de 1,46 milliard d’habitants, et ambitionne de devenir une puissance majeure dans un monde multipolaire. Le pays n’oubliera probablement pas de sitôt les droits de douane punitifs que lui impose Trump.
Les Américains non plus. Les droits de douane infligés par Trump à l’Inde auront beau produire des avantages politiques à court terme, ils desserviront à long terme les intérêts des États-Unis, en rendant peu amical un partenaire commercial en plein essor, en encourageant les alternatives au dollar, en perturbant les chaînes d’approvisionnement, ainsi qu’en mettant en péril l’accès à un marché considérable. L’Inde saura s’adapter, et en sortira plus résiliente. Les États-Unis, en revanche, finiront probablement par regretter d’avoir sacrifié un partenariat essentiel à la promotion de leurs intérêts économiques et géopolitiques.
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