La répression de Tiananmen se fait encore sentir aujourd’hui

François Savary, Prime Partners

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L’investisseur avisé se doit de réfléchir sur l’avenir à long terme du système chinois post-Tiananmen que Xi Jinping n’a fait que renforcer.

Il y a trente ans exactement la Chine de Deng Xiaoping réprimait dans le sang les manifestations de la place Tiananmen. Au-delà des images, l’événement a marqué un vrai coup de semonce de la part du Parti Communiste Chinois. Les limites de l’ouverture politique étaient ainsi fixées, le monopole du PCC réaffirmé et la mise en œuvre du modèle de développement chinois fondé sur la séparation claire entre les légitimes aspirations économiques et le verrouillage de la sphère politique pouvait être engagée. La Chine de 2019 est largement tributaire de ce qui s’est joué au cours de ce printemps de 1989. 

La question de la pérennité du modèle issu du choc du printemps de 1989
va au-delà des seuls soubresauts sur les négociations commerciales sino-américaines.

Dans ce contexte, la lecture du livre de Peter Frankopan sur «Les nouvelles routes de la soie» est intéressant. D’une manière générale, les interrogations des observateurs sur la pérennité du modèle issu des événements de 1989 sont nombreuses et suscitent des débats. Dans un livre documenté, P. Frankopan livre des nombreuses pistes de réflexion. Pour notre part, nous avons été interpelés par les propos (rapportés) d’un éditorialiste indien, qui s’attarde sur la dérive éminemment colonialiste de la Chine communiste, ou ceux d’une journaliste anglaise sur le choix (positif?) de certains pouvoirs, visant à troquer la liberté au profit de l’efficacité. Ce dernier point est d’ailleurs largement défendu par l’un de ses confrères chinois dont les propos sont clairs: «le modèle occidental n’est pas le seul schéma, mais un parmi tant d’autres». A ces derniers, on peut opposer les mots nettement plus réservés d’un intellectuel de l’Empire du Milieu sur «le handicap que représente l’absence de toute évolution de la société civile depuis plusieurs décennies». On voit combien les mérites du modèle issu du choc de Tiananmen sont propices à des divergences marquées d’opinion. La pérennité de ce modèle est un point crucial pour les investisseurs dans une optique qui va au-delà des seuls soubresauts actuels sur les négociations commerciales sino-américaines. 

Des faits incontestables peuvent justifier
de craindre l’épuisement du modèle «anti-libéral» choisi par Pékin.

A cet égard, les pourfendeurs des choix chinois des trente dernières années peuvent mettre en avant des faits incontestables et qui peuvent justifier de craindre l’épuisement du modèle «anti-libéral» choisi par Pékin. La croissance chinoise est en forte décélération tendancielle depuis maintenant 5 ans; les classes moyennes chinoises sont affectées par un arrêt du processus d’amélioration continue des conditions de vie qui était indéniable il y a quelques années encore, alors que les failles des systèmes sociaux demeurent; enfin, les vulnérabilités du modèle d’expansion économique fondé sur l’exportation, dans un monde où le libre-échange n’est plus en odeur de sainteté, sont autant d’arguments qui poussent à relativiser la théorie de l’efficacité au détriment de la liberté. 

A contrario, l’évolution du nombre de brevets déposés en Chine et le rattrapage opéré sur le front de l’innovation, qui ont conduit la Chine dans une position de compétiteur le plus important à la suprématie américaine dans ce domaine, pourraient donner du grain à moudre aux défenseurs du modèle de séparation des sphères économique et politique, tel que pratiqué par la Chine. 

L’idée que la Chine est arrivée aux limites du modèle
issu de Tiananmen est loin de nous déplaire.

Le débat est loin d’être achevé. Adopter une attitude naïve sur l’inévitable suprématie économique, politique et militaire de la Chine à moyen terme ne nous paraît pas judicieuse. L’idée que la Chine est arrivée aux limites du modèle issu de Tiananmen est loin de nous déplaire. Alors que l’Amérique de D. Trump est clairement entrée dans un mode non-coopératif, que la Chine se rend vulnérable par une politique d’endettement croissant pour contrer les méfaits des attaques tarifaires et que le changement global d’atmosphère à l’encontre du statut privilégié de Pékin à l’OMC se renforce, la question de la pérennité du modèle de séparation devient plus pressante. Plutôt que de mettre l’accent sur l’accord commercial sino-américain, qui selon toute vraisemblance sera trouvé d’ici quelques mois, l’investisseur avisé se doit de réfléchir sur l’avenir à long terme du système chinois post-Tiananmen que Xi Jinping n’a fait que renforcé. Signe que la Chine ne déviera pas de sa route ou ultime tentative de résistance à des frustrations qui finiront par exploser, tout comme en 1989? Il vaut la peine de se poser la question!