L’IA et les marchés émergents

Amy Leishman, Baillie Gifford

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Nombre de composants essentiels à l’utilisation de l’intelligence artificielle sont élaborés dans les marchés émergents.

©Keystone

 

Comme le disait Mark Zuckerberg, arriver en retard à la fête de l’IA, c’est risquer de passer à côté du progrès technologique le plus important des 15 à 20 prochaines années. En tant qu’investisseurs, on pourrait ajouter qu’il faut réfléchir à l’origine de la valeur et attendre patiemment qu’elle se manifeste. Concernant l’origine de la valeur, on ne peut parler d’IA sans évoquer les marchés émergents. En effet, bon nombre de ses composants essentiels sont développés dans cet univers et les alternatives dans les marchés développés sont rares.

Il peut être tentant de considérer l’IA comme une simple thématique au sein d’un portefeuille. Pour notre part, nous l’envisageons à partir de trois angles qui relèvent chacun d’une problématique spécifique:

Quels sont les supports (matériels et technologies) indispensables à la mise en œuvre de l’IA?

Qui conçoit et applique l’IA (plateformes logicielles) à des problèmes concrets?

Qui utilise déjà l’IA (innovateurs opérationnels) pour améliorer son activité commerciale?

Des supports venus du monde entier

Pour ce qui concerne le matériel, l’entraînement et la mise en œuvre de grands modèles linguistiques (LLM) sont des processus exigeants qui ne sont possibles que grâce des technologies asiatiques. La fabrication de puces destinées à l’IA à Taïwan, les puces à mémoire de Corée du Sud et les composants à grande vitesse qui assurent le bon fonctionnement des centres de données proviennent en grande majorité d’entreprises situées dans les pays émergents. En outre, le cuivre chilien, le platine sud-africain et les terres rares chinoises sont tous nécessaires à l’alimentation et au refroidissement des centres de données de très grande échelle (hyperscale).

TSMC a connu une croissance exceptionnelle qui s’est maintenue tout au long des cycles d’évolution d’un secteur dont la complexité n’a cessé de croître.

Nous détenons des participations dans certaines de ces entreprises depuis de nombreuses années, notamment TSMC qui est un exemple type. Ce titre, détenu sans interruption depuis 2005, est devenu l’un des succès les plus marquants de notre stratégie. Non pas parce que nous avions anticipé l’essor de l’IA il y a 20 ans, mais plutôt parce que nous avons cru dans cette entreprise qui possédait une culture centrée sur le client, qui était très rigoureuse au plan opérationnel et qui allouait ses capitaux de manière judicieuse (et souvent contracyclique). Tous ces atouts lui ont permis de gagner des parts de marché. Résultat, elle a connu une croissance exceptionnelle qui s’est maintenue tout au long des cycles d’évolution d’un secteur dont la complexité n’a cessé de croître.

La même logique s’applique à des acteurs moins connus. Accton, le fabricant taïwanais de plateformes de commutation avancées, ou Fabrinet, le spécialiste thaïlandais la fibre optique, dirigés par des équipes très déterminées, contribuent à éviter la saturation des clusters où des dizaines de milliers de serveurs d’IA doivent communiquer simultanément. Autre acteur taïwanais, Chroma ATE joue un rôle moins visible, mais tout aussi essentiel, en fournissant des équipements qui permettent de vérifier le bon fonctionnement de chaque puce avant sa sortie d’usine.

Dans le secteur de l’énergie, également crucial, le concepteur de puces chinois Silergy vise à optimiser leur consommation d’énergie. Ainsi, les téléphones peuvent utiliser l’IA embarquée sans que leur batterie se décharge beaucoup trop rapidement.

Plateformes et réseaux sociaux

Dans le domaine des logiciels, nous investissons dans les plateformes capables de transformer durablement en espèces sonnantes et trébuchantes le potentiel de l’IA. Ainsi, lorsque Tencent intègre l’IA dans WeChat, il pose les bases d’un agent IA véritablement utile à l’application la plus répandue en Chine et il facilite l’utilisation d’outils pour affiner le ciblage des publicités. C’est d’ailleurs l’une des raisons de la forte croissance de ses revenus issus de la publicité.

Côté réseaux sociaux, le générateur de vidéo Kling 2.0 de Kuaishou attire de nombreux créateurs, ce qui vient accroître leur engagement, élément de base du modèle économique de sa plateforme. En Amérique latine, la société de services informatiques Globant a réorienté son activité vers des services axés sur l’IA. C’est le cas de «PODs IA» par abonnement qui combine automatisation au moyen de l’IA et expertise humaine et qui contribue désormais à une part croissante du chiffre d’affaires de l’entreprise. Même si les actions de Globant ont été chahutées, nous considérons ceci comme un simple rappel du fait que les opportunités les plus prometteuses à long terme exigent souvent de la patience pendant les phases de démarrage d’une activité.

Des sud-américaines exemplaires

Les entreprises qui utilisent l’IA pour améliorer leur modèle économique représentent le 3e volet de notre analyse. Rarement médiatisé, cet aspect de l’IA est pourtant souvent crucial sur le long terme. MercadoLibre, la fintech latino-américaine de commerce en ligne, en est un parfait exemple. La vision par ordinateur lui permet le catalogage à grande échelle des produits et les modèles multilingues facilitent leur localisation. La détection des fraudes atteint une précision de l’ordre de 99% pour les articles signalés. Enfin, l’entreprise a commencé à automatiser la résolution des litiges via sa plateforme interne LLM et ses premiers résultats sont prometteurs.

S’appuyant sur ses compétences acquises depuis plusieurs années, la banque en ligne brésilienne Nubank utilise les outils génératifs pour le service client et le conseil financier. En Inde, Delhivery a mis en place un système de prédiction des retours basé sur l’IA ce qui lui permettra de régler l’un des plus gros problèmes du commerce en ligne en évitant les retours avant qu’ils ne surviennent.

Pour ce qui nous concerne, nous utilisons l’IA de manière pragmatique, à savoir dans les domaines où elle permet de renforcer notre avantage compétitif. En matière de recherche, notre culture privilégie l’approche exploratoire et basée sur l’humain. Nous n’imposerons pas l’IA dans les domaines où elle risquerait d’uniformiser ce qui nous distingue, mais l’adopterons là où elle renforce notre approche d’investissement active et réfléchie sur le long terme.

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