Le mot a été prononcé par Sam Altman en personne. Le cofondateur d’OpenAI a ainsi déclaré: «Lorsque des bulles apparaissent, les gens intelligents s’enthousiasment excessivement pour un fond de vérité. Sommes-nous à un moment où les investisseurs dans leur ensemble sont surexcités par l’IA? Je pense que oui.» Comme avec Alan Greenspan en son temps, il semble que l’on soit entré dans une nouvelle phase
«d’exubérance irrationnelle».
Et les signaux ne manquent pas. Une étude du MIT révèle que seuls 5% des projets pilotes liés à l’IA générative présentent un retour sur investissement acceptable; le reste s’apparente à de la pure perte. Quant à Nvidia, figure de proue du secteur et première capitalisation mondiale, ses résultats ont cessé d’impressionner des investisseurs habitués à des beats toujours plus spectaculaires. N’en jetez plus, la coupe est pleine.
Nvidia et la Chine: le maillon faible
La grande inconnue concerne désormais les ventes de Nvidia vers la Chine, suspendues depuis avril, date du début des négociations commerciales entre Pékin et Washington. L’administration américaine a depuis annoncé une ponction de 15% sur les revenus à venir des exportations vers l’Empire du Milieu, assortie de la commercialisation d’une puce bridée pour l’occasion (la RTX Pro 6000D) en remplacement de la H20. En réaction, le régulateur chinois de la cybersécurité a demandé aux entreprises locales de privilégier les producteurs nationaux, invoquant des failles de sécurité et les incertitudes entourant les restrictions à l’exportation.
L’IA chinoise, soutenue par un Etat désireux d’accélérer son autonomie technologique, s’organise rapidement.
Ce jeu de vases communicants profite à Cambricon, souvent qualifiée de «Nvidia chinois». Son chiffre d’affaires devrait être multiplié par six en 2025, pour atteindre 6,8 milliards de yuans selon Bloomberg. L’IA chinoise, soutenue par un Etat désireux d’accélérer son autonomie technologique, s’organise rapidement. Alibaba, via sa filiale T-Head, affirme avoir mis au point un processeur équivalent à la H20 et prévoit 53 milliards de dollars d’investissements supplémentaires dans le domaine. Deux écosystèmes parallèles se dessinent donc, chacun rivalisant d’annonces spectaculaires sur les capex.
Euphorie boursière et effets de bord
Les valeurs du secteur ont rebondi après les bonnes publications de Broadcom et Oracle, ainsi qu’à la suite du deal entre Nvidia et OpenAI (investissement de Nvidia jusqu’à 100 milliards de dollars pour développer 10 GW de capacité de calcul, un accord que certains qualifieront de circulaire). Mais le lancement de ChatGPT-5 a eu un effet paradoxal: les médias et éditeurs de logiciels ont sous-performé depuis août. Sam Altman estime que cette nouvelle version serait déjà «plus intelligente que les experts sur tout». Illustration: la dernière campagne publicitaire de Palo Alto Networks a été conçue en une semaine, pour un coût dérisoire.
L’emballement est encore plus marqué dans le non-côté. Si bulle il y a, c’est sans doute là qu’elle se forme. OpenAI, à l’origine de la vague d’IA générative, affiche une valorisation implicite de 500 milliards de dollars pour 4,3 milliards de revenus semestriels et aucun bénéfice attendu avant 2029. Databricks, autre champion américain de la donnée et de l’analyse basée sur l’IA, dépasse désormais les 100 milliards de dollars de valorisation (après sa levée d’août) pour un chiffre d’affaires prévu de 4 milliards.
De la micro à la macro: l’ombre sur le marché du travail
Au-delà des valorisations, la question de l’impact de l’IA sur l’emploi devient pressante. Goldman Sachs anticipe des gains de productivité notables lorsque l’adoption atteindra une masse critique, mais constate déjà un gel des embauches dans certains secteurs (centres d’appels, marketing, design graphique). Une étude de Stanford confirme la tendance : depuis l’émergence de cette technologie, les jeunes actifs exerçant dans des métiers exposés à l’automatisation par l’IA ont subi une baisse relative de 13% des embauches. Un phénomène à surveiller, alors que le marché du travail s’essouffle.
L’heure des bilans viendra
Comme souvent à Wall Street, la logique du «make money first, make sense later» prévaut. Mais la question du retour sur investissement des milliards déjà engagés reste entière: la demande pour l’entraînement des modèles, l’inférence et les applications logicielles suffira-t-elle à justifier la vague actuelle d’investissements? Le marché du crédit, souvent en avance, donnera sans doute la réponse : le spread du secteur technologique américain (indice CITE), au plus bas depuis 18 ans, jouera probablement le rôle de canari dans la mine.
Diversifier, encore et toujours
Les décisions d’investissement des hyperscalers (Meta, Google, Amazon, Microsoft et Oracle), qui représentent désormais 25% de leurs ventes et 70% de leurs flux de trésorerie, s’inscrivent dans une logique de gestion du risque stratégique: il n’est pas question de manquer un virage susceptible de redessiner des pans entiers de l’économie mondiale.
Mais face à une concentration inédite (les dix plus grandes capitalisations représentent 38% du S&P 500) et à un positionnement très consensuel (le thème long Mag7 reste le plus populaire selon le dernier sondage de Bank of America), le bon vieux principe de la diversification mérite d’être remis à l’honneur - qu’elle soit géographique, sectorielle, de style ou de capitalisation. Objectif: améliorer le couple rendement/risque des portefeuilles, quitte à passer pour un techno-sceptique.