France: jusqu’où les investisseurs pousseront-ils la prime de risque?

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Les banques, les assureurs et certains émetteurs parapublics apparaissent plus directement liés à l’évolution du risque souverain. La sélectivité redevient essentielle.

 

La véritable question n’est plus de savoir si la France est confrontée à un problème budgétaire, mais à quel niveau de taux les marchés forceront enfin une correction crédible. Le rendement de l’OAT à 10 ans a temporairement approché les 5%, un niveau inédit depuis plus d’une décennie, tandis que l’écart avec le Bund allemand a fortement augmenté. Les niveaux actuels signalement donc une dégradation possible de la notation le 23 octobre par Moody’s et le 27 novembre par S&P. Cette évolution reflète moins un choc global de taux qu’une réévaluation du risque spécifique français: une dette publique dépassant largement 110% du PIB, un déficit primaire persistant et une croissance nominale qui risque désormais de devenir insuffisante pour stabiliser naturellement la trajectoire d’endettement. Lorsque le coût marginal de la dette se rapproche durablement du taux de croissance nominale, la soutenabilité budgétaire cesse d’être un débat théorique pour devenir une contrainte de marché.

Le risque principal n’est pas un défaut, mais une lente perte de flexibilité budgétaire. Contrairement à la Grèce en 2010, la France bénéficie d’une économie diversifiée, d’une base fiscale importante et conserve un accès fluide aux marchés. En revanche, l’augmentation des taux produit un effet cumulatif particulièrement défavorable: chaque hausse des coûts de financement accroît la charge d’intérêt, réduit les marges de manœuvre publiques et exige davantage d’efforts budgétaires pour stabiliser la dette. Le défi est d’autant plus complexe que l’ajustement nécessaire intervient dans un contexte politique fragmenté et à l’approche de l’échéance présidentielle de 2027, ce qui réduit la visibilité des investisseurs sur la capacité du pays à mener des réformes structurelles ambitieuses.

Cette situation place également la BCE face à un arbitrage délicat entre discipline de marché et stabilité financière. Le Transmission Protection Instrument offre théoriquement un filet de sécurité, mais il n’a pas vocation à compenser des primes de risque justifiées par des fondamentaux budgétaires dégradés. Tant que l’écartement des spreads reflète une appréciation rationnelle du risque souverain français, une intervention paraît difficilement envisageable. En revanche, la forte remontée des taux de marché accomplit déjà une partie du travail de resserrement monétaire recherché par la BCE. Les tensions françaises pourraient ainsi contribuer à ralentir le rythme des futures hausses de taux directeurs, sans pour autant modifier l’objectif central de lutte contre l’inflation.

Pour les investisseurs, l’enjeu est d’identifier précisément où se situe le risque français. Les obligations souveraines demeurent vulnérables à un nouvel élargissement des primes de risque tant qu’aucune trajectoire budgétaire crédible n’émerge. A l’inverse, de nombreuses entreprises françaises de qualité génèrent l’essentiel de leurs revenus hors de France et restent davantage exposées à la croissance mondiale qu’aux finances publiques nationales. Les banques, les assureurs et certains émetteurs parapublics apparaissent en revanche plus directement liés à l’évolution du risque souverain. Dans ce contexte, la sélectivité redevient essentielle: les marchés n’offrent pas encore une crise systémique, mais ils commencent à offrir ce que les investisseurs institutionnels recherchent rarement dans les périodes d’abondance, à savoir des écarts de valorisation suffisamment importants pour permettre une véritable différenciation.

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