Le secteur suisse des fondations détient un patrimoine record de près de 160 milliards de francs, dont plus de 25 milliards à Genève. L’essentiel reste pourtant investi sans lien avec la mission philanthropique. Les pionniers britanniques et américains démontrent qu’aligner l’ensemble des actifs sur l’impact est non seulement possible sans renoncer à la préservation du capital, mais qu’il décuple la portée de la mission. Une opportunité que la Suisse a tout intérêt à saisir.
Un levier considérable laissé de côté
Le secteur philanthropique suisse n’a jamais été aussi puissant. Selon le Rapport sur les fondations en Suisse 2026, les 13’782 fondations d’utilité publique du pays cumulent près de 160 milliards de francs d’actifs, en progression de 14% depuis 2020. Genève en concentre à elle seule plus de 25 milliards, répartis entre quelque 1400 fondations, et s’impose comme le canton le plus dynamique du pays.
Derrière ces chiffres se cache un paradoxe rarement discuté. La quasi-totalité de ce patrimoine est confiée à des gérants traditionnels et placée sur les marchés cotés, sans lien explicite avec la raison d’être de la fondation. Le rendement de ces placements finance ensuite les dons. Autrement dit, une fondation peut détenir 100% de son capital dans des actifs sans rapport — voire en contradiction — avec ce qu’elle cherche à promouvoir, et ne mobiliser sa mission qu’à travers les quelques pourcents distribués chaque année. C’est un levier de transformation considérable laissé inexploité. Car chaque franc, qu’il soit distribué ou investi, peut servir la mission.
Le cloisonnement n’est plus une fatalité
Cette séparation entre la poche «placements» et la poche «dons» est d’abord culturelle. Les comités d’investissement se conçoivent comme de purs optimiseurs de rendement financier, déconnectés de l’équipe qui pilote l’impact. Une récente étude britannique le confirme: la principale barrière n’est pas financière, mais tient à des conseils souvent prudents, peu exposés à l’investissement à impact, et à une rareté de conseillers spécialisés.
Mais la donne change. Au Royaume-Uni, les 300 plus grandes fondations détiennent environ 87 milliards de livres. Une dizaine de «first movers» et une quinzaine de «fast followers» ont déjà revu leur politique de placement. La Joseph Rowntree Foundation a annoncé en 2025 investir l’intégralité de sa dotation (400 millions de livres) au service de sa mission de lutte contre la pauvreté. Esmée Fairbairn (1,3 milliard de livres de dotation) a réalisé plus de 80 investissements à impact. La Health Foundation a recruté un gérant chevronné pour déployer son milliard de livres au service d’un Royaume-Uni en meilleure santé.
Aux États-Unis, les Program-Related Investments existent depuis 1969 et comptent dans l’obligation de distribution annuelle des fondations. Le marché mondial de l’investissement à impact a, lui, dépassé 1000 milliards de dollars. Le message de ces pionniers est clair: la question n’est plus de savoir si une fondation peut investir avec impact, mais si elle peut encore se permettre de ne pas le faire.
Le moment suisse
La Suisse a tous les atouts pour rejoindre — voire mener — ce mouvement. Depuis février 2024, le changement de pratique fiscale du canton de Zurich autorise explicitement les fondations exonérées à recourir à des modèles de soutien entrepreneurial et à l’investissement à impact sans perdre leur exonération, avec un effet d’entraînement sur d’autres cantons. A cela s’ajoutent une place financière de premier plan, notamment à Genève, et une tradition de gestion rigoureuse du capital. Réunir mission et placement permettrait à la Suisse de se positionner durablement dans la finance responsable et d’accueillir davantage de fondations et de family offices en quête de sens.
Family offices: la next gen comme accélérateur
Le sujet dépasse les seules fondations. Le plus grand transfert intergénérationnel de patrimoine de l’histoire — estimé entre 84’000 et 124’000 milliards de dollars selon les sources — est en cours, et la nouvelle génération veut donner du sens à son capital. En Suisse, près de 60% des nouvelles générations participent déjà activement aux décisions d’investissement des family offices, et la préparation de la succession y prime désormais sur la performance de court terme. En Europe, ce sont les héritiers qui réorientent la gouvernance et les portefeuilles vers l’ESG et l’impact, certains family offices passant à l’investissement direct dans des entreprises à impact. Aux Etats-Unis enfin, 54% des family offices pratiquent déjà l’investissement à impact, soit le double de 2015.
Pour un family office désireux d’aligner gestion et valeurs, l’investissement à impact n’est pas qu’une affaire de conviction. La possibilité d’investir en direct — par exemple en exerçant des droits de co-investissement aux côtés de gérants spécialisés — peut s’avérer très judicieuse pour la performance financière, en particulier dans des stratégies de private equity en marchés émergents, classe d’actifs que les family offices privilégient déjà.
Tout est question d’équilibre — et de progressivité
L’erreur serait de penser en termes binaires: donner ou investir, rendement ou impact. La réalité est un continuum. Un portefeuille peut se construire sur tout le spectre — de la préservation du capital au rendement de marché — en calibrant chaque allocation sur les attentes et l’appétit au risque de la fondation.
Notre propre expérience l’illustre. Un portefeuille à impact principalement en marchés émergents que nous gérons réunit une vingtaine de fonds actifs, pour près de 40 millions de francs engagés, en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et du Sud-Est et en Amérique latine. Les rendements nets cibles s’échelonnent d’environ 2% — pour les positions de préservation du capital — jusqu’à 25%, associés à des scores d’impact mesurés sur une échelle propriétaire. Des mécanismes de «dé-risquage» (tranches de première perte, garanties de crédit) permettent de calibrer finement le couple rendement-risque tout en maximisant l’impact. Surtout, cet équilibre n’est pas figé: il évolue au fil de la construction du portefeuille et à mesure que la fondation gagne en expertise. On peut commencer prudemment, avec quelques pourcents, puis monter en puissance.
Commencer, tout simplement
C’est là que réside l’opportunité. Allouer ne serait-ce que 5% des 160 milliards de francs du secteur représenterait quelque 8 milliards dirigés vers des projets à impact social et environnemental — sans rien retirer à la capacité de don. Pour les membres de conseils de fondation, les gérants de fortune et les banquiers, le premier pas est simple: interroger sa politique de placement, se doter de l’expertise nécessaire, et engager le dialogue entre la mission et le capital. Le patrimoine philanthropique suisse est l’un des plus importants au monde. Il est temps qu’il travaille pleinement au service de ce pour quoi il existe.