On observe actuellement une telle évolution dans de nombreux pays, notamment en Suisse. Alors que l’industrie, à l’exception du secteur pharmaceutique, est enlisée dans une récession industrielle depuis début 2023, le secteur tertiaire enregistre une évolution satisfaisante. Il y a quelques mois encore, on pouvait espérer que l’économie exportatrice suisse arrêterait de tourner au ralenti. À l’été, l’indice Procure des directeurs d’achats se rapprochait du seuil de croissance, une reprise semblait imminente. Mais le marteau douanier américain a mis un terme à la stabilisation hésitante de l’industrie, qui est aussitôt repartie à la baisse. À l’inverse, la conjoncture intérieure est toujours performante, portée par une consommation robuste et un secteur tertiaire solide. Une immigration élevée et un marché du travail stable, synonyme de sécurité de l’emploi pour les consommateurs, constituent la base d’une croissance modérée mais constante.
L’évolution en K décrit le mieux la réalité
La notion d’économie en K a pris de l’importance dans le sillage de la pandémie de coronavirus. Autrefois, on parlait généralement d’une reprise en U, en V ou en L des principaux indicateurs, tels que le produit intérieur brut, le revenu ou l’emploi, en fonction de la rapidité avec laquelle l’économie reprenait pied après une récession. Mais comme la reprise a fortement manqué d’homogénéité dans les différents secteurs économiques, industries et catégories de la population après la pandémie, la notion d’économie en K est rapidement apparue. Certaines variations occasionnées par la pandémie se sont avérées constantes, d’autres se sont rapidement inversées. Depuis lors, le concept a gagné en visibilité, car il décrivait mieux le monde après la pandémie et pas seulement en Suisse.
Dans d’autres pays industrialisés, le secteur industriel connaît également une période de faiblesse persistante. Les baisses de production, le recul des commandes et les délocalisations caractérisent la situation. Notamment en Allemagne et dans certaines parties de l’Europe, l’industrie est confrontée à des prix de l’énergie élevés, à l’incertitude géopolitique et à un commerce mondiale morose. Le secteur tertiaire est, quant à lui, globalement robuste. La restauration, le tourisme, les loisirs et les services informatiques enregistrent des croissances solides, portées par la stabilité de l’emploi, les effets de rattrapage du comportement de consommation et une numérisation croissante. Cet écart entre industrie et services est une caractéristique de l’évolution en K, la branche supérieure du K représentant les secteurs florissants, tandis que la branche inférieure désigne les secteurs en stagnation ou en régression.
Le K s’applique aussi aux couches sociales
L’écart se creuse également entre les différentes couches de la société. Ces dernières années, les ménages aisés qui possèdent des biens immobiliers, des actions ou des participations dans des entreprises profitent de la hausse des prix du patrimoine, nonobstant les incertitudes croissantes. Les indices boursiers comme le S&P 500 ou le DAX ont atteint de nouveaux niveaux record, permettant notamment à ceux qui détenaient déjà un capital de voir leur patrimoine augmenter. L’évolution a été très différente pour les couches à plus faible revenu. L’inflation élevée, notamment de l’énergie, des denrées alimentaires et des loyers, les a touchées de plein fouet. Leur pouvoir d’achat a diminué, les taux d’épargne ont chuté et malgré des hausses nominales des salaires, la croissance réelle a souvent fait défaut. La reprise en K ne se manifeste donc pas uniquement entre les secteurs, mais aussi entre les catégories sociales.
Il suffit d’examiner le marché du travail pour s’en convaincre. Alors que la main-d’œuvre qualifiée dans l’informatique, la finance et dans les métiers techniques enregistre de fortes hausses des salaires, les revenus stagnent dans la restauration, les soins ou le commerce de détail. Les économistes parlent d’un «marché du travail tendu, mais fractionné»: il y a certes une pénurie de main-d’œuvre, mais pas là où les salaires sont bas et les conditions de travail difficiles. Aux Etats-Unis, le taux de chômage est par exemple faible, mais le nombre de personnes ayant plusieurs emplois augmente fortement, le signe que malgré l’emploi de nombreuses personnes ont du mal à boucler les fins de mois. En Europe aussi, les signes des déséquilibres structurels se multiplient, par exemple en France, en Italie ou en Allemagne, où l’emploi diminue dans l’industrie, alors que des emplois flexibles mais souvent moins sûrs font leur apparition dans le secteur des services.
La numérisation, l’IA et les marchés des capitaux comme exemples des lignes de séparation
La transformation technologique est l’un des principaux moteurs de la forme en K. Certains salariés font encore aujourd’hui l’économie de frais de transports et de restauration grâce au télétravail et ont même pu déménager dans des zones périphériques plus avantageuses, alors que les travailleurs du commerce et de l’industrie n’ont pas profité d’avantages et sont confrontés à la pression de l’automatisation. Le secteur technologique est resté relativement solide pendant la pandémie et a profité de l’avancée de la numérisation. Les grandes entreprises qui ont rapidement investi dans la transformation numérique ont également enregistré des gains de productivité et de parts de marché. Les PME ayant un accès limité au capital sont confrontées à la pression sur les marges et aux coûts de transformation, tout comme les groupes industriels traditionnels. Cette division se manifeste également sur les marchés financiers, par exemple au travers de la domination des «Magnificent Seven». À cela s’ajoutent les coûts de l’énergie divergents et l’ascension de la Chine qui se transforme en une économie moderne, basée sur la haute technologie, qui accentuent le changement structurel mondial.
La forme en K constitue-t-elle la nouvelle normalité?
Alors que la création de valeur, l’emploi et les revenus progressent en moyenne modérément dans une économie en K et n’ont donc pas de quoi inquiéter dans leur ensemble, ils masquent des changements structurels profonds. Au lieu d’un retour uniforme à la croissance et à la stabilité, la conjoncture suit des chemins séparés, où le fossé se creuse de plus en plus entre les gagnants et les perdants. L’économie en K symbolise donc la transition vers un monde économique fragmenté, dans lequel ce ne sont pas le V, le U ou le L qui reflètent le mieux la réalité, mais le K.