Divulgation des émissions carbone et évaluation de l'entreprise

Silvia Helbling et Cyril Pasche, Swiss Finance Institute

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Comment la divulgation d’émissions de dioxyde de carbone aide à la fois les entreprises et l’environnement selon le Professeur Philipp Krüger du SFI. 

Avec l'Accord de Paris sur le climat de 2015, la communauté internationale s'est fixé pour objectif de limiter la hausse du réchauffement climatique à 2 degrés Celsius d'ici 2100. Pour atteindre cet objectif, les sociétés doivent repenser et transformer leurs modes de fonctionnement, notamment en ce qui concerne les émissions de dioxyde de carbone. Le secteur de l'énergie, en particulier les compagnies pétrolières, gazières et charbonnières, doivent s'adapter rapidement. La finance peut-elle aider le monde à relever le défi?

Dans un numéro spécial des «SFI Practitioner Roundups», le Swiss Finance Institute met en lumière les passionnantes évolutions récentes dans le domaine de la finance verte. S'appuyant sur l'expertise des chercheurs du SFI et des experts du secteur, il aborde des questions cruciales: les signaux de prix provenant des marchés financiers peuvent-ils créer des mesures incitatives pour le développement durable? Comment les politiques gouvernementales et la finance verte se complètent-elles? Quels sont les pièges à éviter dans la transition vers une économie décarbonisée et comment gérer le rythme de cette transition? Le coût de la transition énergétique est-il déjà intégré ou nous trouvons-nous actuellement dans une bulle de carbone?

En quatrième et dernière partie, quelques questions au Professeur Philipp Krüger sur la divulgation des émissions de dioxyde de carbone.
 
Comment les investisseurs réagissent-ils à l'obligation d'information des entreprises sur les émissions de dioxyde de carbone?

Les travaux de recherche font état de résultats mitigés sur les effets financiers de la divulgation obligatoire concernant les émissions de gaz à effet de serre des entreprises. D'un côté, certains soutiennent que de telles divulgations sont coûteuses pour les entreprises, car elles les obligent à investir des ressources supplémentaires pour se conformer aux exigences en matière de divulgation. En outre, la divulgation obligatoire pourrait contraindre les entreprises à divulguer des informations confidentielles qui pourraient profiter à leurs concurrents. Mais d'autre part, la divulgation peut également avoir des effets bénéfiques. Par exemple, elle peut réduire les asymétries d'information entre les investisseurs et les entreprises, augmentant ainsi la liquidité et la valeur de l'entreprise. Les exigences de divulgation peuvent également améliorer le partage des risques, ce qui peut également avoir un effet positif sur la valeur de l'entreprise. Le Companies Act 2006 Regulations 2013, une législation qui exige que les entreprises cotées en bourse au Royaume-Uni déclarent publiquement leurs émissions de gaz à effet de serre dans leur rapport annuel de manière standardisée, constitue un cadre intéressant pour étudier les effets financiers de la divulgation obligatoire des émissions de gaz à effet de serre.

Les hausses des évaluations financières sont principalement
attribuables à la réduction des asymétries d'information.
Comment le marché a-t-il réagi à la divulgation des émissions de dioxyde de carbone par les sociétés cotées au Royaume-Uni?

Les données couvrant les sociétés européennes cotées en bourse entre 2008 et 2014 révèlent plusieurs éléments uniques concernant le comportement des investisseurs et la transparence accrue des émissions de gaz à effet de serre. Premièrement, les investisseurs ont réagi positivement à l'obligation de transparence concernant les émissions de gaz à effet de serre des entreprises au Royaume-Uni. Par rapport à des sociétés européennes similaires, le coefficient q de Tobin – une mesure de la valeur totale d'une entreprise – a augmenté d'environ 12% en moyenne pour toutes les entreprises concernées par le Companies Act après l'introduction de la législation. Deuxièmement, ce constat vaut surtout pour les entreprises qui ne se conformaient pas encore aux exigences de divulgation du Companies Act. En effet, les entreprises qui déclaraient déjà leurs émissions de gaz à effet de serre avant 2013 sur une base purement volontaire n'ont pas connu de changements significatifs dans la valeur de leur entreprise. En d'autres termes, les investisseurs ont révisé les évaluations des entreprises qui étaient plus fortement touchées par les exigences réglementaires, alors que la valeur des entreprises qui étaient déjà conformes est restée inchangée. En ce qui concerne les mécanismes, j'estime que les hausses des évaluations financières sont principalement attribuables à la réduction des asymétries d'information, comme en témoignent l'accroissement de la liquidité, le volume accru des opérations et la réduction des écarts acheteur-vendeur.

Les entreprises britanniques à forte intensité de carbone, telles que BP et Shell, ont-elles été affectées différemment des entreprises à plus faible intensité de carbone?

Les données montrent que les effets financiers ont été les plus marqués dans les industries les plus émettrices de carbone, comme les secteurs du pétrole, du gaz et des matériaux de base. Cela signifie que les investisseurs attachent le plus de valeur aux déclarations d'émissions de gaz à effet de serre dans les secteurs où ces déclarations sont les plus importantes. Inversement, les entreprises des secteurs qui ne sont pas responsables de beaucoup d'émissions de gaz à effet de serre, comme celles du secteur des soins de santé par exemple, n'ont pratiquement pas été affectées par le Companies Act.

Que signifient ces résultats au niveau mondial?

La recherche suggère que l'introduction de la divulgation obligatoire des émissions de gaz à effet de serre a une incidence positive sur l'évaluation des entreprises, et plus encore pour les entreprises à forte intensité de carbone. Ces résultats indiquent que les investisseurs accordent de l'importance à ces informations. Plus généralement, ces travaux de recherche suggèrent que les investisseurs attachent de l'importance à une transparence accrue en ce qui concerne les risques liés au changement climatique. Il serait intéressant de voir comment les marchés boursiers américains réagiraient si l'information relative au risque climatique devenait obligatoire. Notons, dans cet esprit, que certains sénateurs américains ont récemment déposé le Climate Risk Disclosure Act of 2018. Ce projet de loi vise à rendre obligatoire la divulgation des émissions de gaz à effet de serre pour les sociétés cotées en bourse aux États-Unis et est en partie comparable à la législation britannique. Dans un second article, un coauteur et moi-même étudions les effets réels de la réglementation britannique. Nous constatons que le Companies Act n'a pas seulement eu des effets financiers bénéfiques, mais aussi des effets sociétaux positifs. Les entreprises britanniques ont en effet réduit leurs émissions de gaz à effet de serre beaucoup plus fortement que les entreprises européennes comparables après l’entrée en vigueur de la réglementation, ce qui laisse penser qu'une telle réglementation en matière de divulgation pourrait aider les gouvernements à atteindre les ambitieux objectifs climatiques fixés par l'Accord de Paris.

Rédigé par le Dr Cyril Pasche et Silvia Helbling sur la base d'un entretien avec le Pr Philipp Krüger.

Publié en juillet 2019 dans le Practioner Roundup du Swiss Finance Institute.

Copyright: Swiss Finance Institute, 2019

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