Une idée reçue particulièrement tenace mérite d’être déconstruite: avec suffisamment de données, l’être humain deviendrait superflu.
L’équipe nationale suisse en apporte actuellement l’une des démonstrations les plus convaincantes. Elle montre que les analyses quantitatives ne déploient tout leur potentiel que lorsqu’elles sont associées à l’expérience, à l’intuition et au jugement humain.
Ce n’est pas l’algorithme qui améliore l’entraîneur. C’est l’entraîneur qui tire le meilleur parti de l’algorithme. Cette même logique s’applique à la gestion d’actifs.
Cette répartition des rôles rappelle de manière frappante le fonctionnement moderne de l’asset management. Les modèles quantitatifs en constituent le socle. Ils analysent des milliers d’entreprises, évaluent des facteurs tels que la valorisation («value»), la qualité («quality») ou la dynamique («momentum») et fournissent une base objective aux décisions d’investissement. Mais, comme dans le football, le processus ne s’arrête pas à l’analyse des données. La véritable valeur ajoutée naît lorsque l’humain intervient.
Les gérants de portefeuille expérimentés complètent les modèles quantitatifs là où l’expérience, la connaissance des entreprises et le discernement sont déterminants. Ils utilisent l’analyse quantitative comme point de départ, non comme un dogme. Lorsqu’ils l’estiment pertinent, ils ajustent les conclusions du modèle et prennent délibérément leurs propres décisions. C’est précisément cette combinaison entre rigueur méthodologique et jugement humain qui fait la différence.
Les données montrent la voie
Murat Yakin bénéficie des travaux de l’EPF de Zurich. Le professeur Ulrik Brandes accompagne le sélectionneur national grâce à des analyses de données particulièrement sophistiquées. Ses algorithmes exploitent d’innombrables données de suivi des joueurs, identifient les schémas tactiques, analysent les déplacements et mettent en évidence la manière dont les adversaires occupent ou défendent les espaces.
Ces données révèlent des tendances, fournissent des indications et permettent de mieux comprendre l’adversaire. Mais, au final, c’est à Murat Yakin de décider. C’est lui qui en assume la responsabilité.
Un algorithme aurait-il recommandé Luca Jaquez dans le onze de départ? Nous l’ignorons. Le professeur Brandes garde ses analyses confidentielles, car elles font partie de l’avantage concurrentiel de l’équipe de Suisse.
Une chose est néanmoins certaine: Murat Yakin a pris la bonne décision. Jaquez a été directement impliqué dans les deux buts suisses et s’est imposé comme l’homme du match. Bien entendu, un seul choix de composition ne suffit pas à démontrer la supériorité de l’homme sur la machine. Mais il illustre un principe fondamental: les algorithmes fournissent une orientation.
C’est précisément là que réside la force de la gestion d’actifs moderne. Ceux qui pensent que les modèles quantitatifs remplaceront le jugement humain se trompent sur leur véritable rôle. Ils ne remplacent pas l’être humain: ils lui permettent de prendre de meilleures décisions.
L’innovation ne consiste pas à accumuler toujours plus de données. Aujourd’hui, presque tout le monde en est capable. La différence apparaît lorsque l’expérience, l’intuition et la conviction viennent compléter l’analyse quantitative.
Le «sur-ingénierie» («over-engineering») n’est donc une fin en soi ni dans le football ni sur les marchés financiers. Bien sûr, ces deux univers deviennent de plus en plus pilotés par les données. Cette évolution est à la fois pertinente et nécessaire.
Renoncer aux analyses quantitatives, c’est se priver d’informations précieuses. Mais s’y fier exclusivement revient à renoncer à une ressource tout aussi essentielle: le discernement.
L’IA comme outil, non comme substitut
Les meilleures équipes ne sont pas composées de onze algorithmes. Et les stratégies d’investissement les plus performantes ne naissent pas d’un modèle parfait. Les analyses quantitatives procurent un avantage, mais la différence décisive reste l’être humain.
Dans le football, Ulrik Brandes et Murat Yakin forment un duo performant. Sur les marchés financiers, cette même répartition des rôles devient de plus en plus essentielle: les données et les algorithmes apportent de la transparence, tandis que les êtres humains assument la responsabilité des décisions.
La gestion d’actifs de demain ne sera donc ni exclusivement quantitative ni purement discrétionnaire. Les investisseurs qui réussiront seront ceux qui utiliseront l’intelligence artificielle comme un outil, sans lui déléguer leur capacité de jugement.
Car les modèles calculent des probabilités. Mais les décisions relèvent toujours des êtres humains.
On suivra donc avec intérêt les choix que Murat Yakin fera pour le match contre l’Algérie, le 3 juillet.