Actifs numériques: l’adoption est passée du récit à la réalité

Vincent Pignon, Wecan Group

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Chronique blockchain. Le marché des actifs réels tokenisés a dépassé les 30 milliards de dollars en encours en 2026, contre moins de 5 milliards deux ans plus tôt.

© Keystone

 

Pendant cinq ans, la question qui ouvrait chaque conversation avec un dirigeant bancaire sur les actifs numériques était «est-ce que ça va se matérialiser?». En 2026, cette question ne se pose plus. Les chiffres l’ont réglée. Elle a été remplacée par une autre, moins confortable: «est-ce que nous sommes encore à temps?»

Trois séries de chiffres documentent ce basculement.

Les stablecoins ont franchi le seuil de la classe d’actifs institutionnelle

L’encours global de stablecoins en circulation a dépassé les 300 milliards de dollars mi-2026, en croissance annuelle supérieure à 50%. USDT et USDC concentrent l’essentiel du volume, mais la vraie transformation n’est pas là – elle est dans l’entrée d’acteurs bancaires régulés. La prévision publique de Scott Bessent, secrétaire au Trésor américain, table sur un trillion de dollars fin 2026 ou début 2027.

Pour la Suisse, deux mouvements structurants illustrent l’ancrage local du phénomène. Le projet de deposit token porté par la Swiss Bankers Association avec PostFinance, Sygnum et UBS; et l’usage croissant des stablecoins pour le règlement transfrontalier par les gestionnaires de fortune indépendants, souvent invisibles dans les statistiques agrégées mais bien réel dans les flux quotidiens.

La tokenisation d’actifs réels sort du prototype

Le marché des actifs réels tokenisés a dépassé les 30 milliards de dollars en encours en 2026, contre moins de 5 milliards deux ans plus tôt. BlackRock BUIDL a franchi les 2,5 milliards de dollars déployés sur neuf chaînes. Franklin Templeton BENJI dépasse le milliard. Kinexys de JPMorgan traite désormais plusieurs milliards de dollars de règlements par jour. Ondo Finance, Superstate et Backed multiplient les émissions.

L’important n’est pas le chiffre absolu – il reste marginal face aux 130'000 milliards de dollars du marché obligataire mondial. L’important est la trajectoire, et surtout la nature des émetteurs. Il ne s’agit plus de fintechs qui expérimentent: ce sont les plus grandes maisons d’asset management mondiales qui construisent leur infrastructure de production sur cette rail.

La Suisse a environ une année d’avance – et cette avance n’est pas seulement réglementaire

Sur 225 banques suisses, 54 sont désormais actives sur les actifs numériques, soit près d’une sur quatre. C’est un ratio sans équivalent en Europe.

Cette avance repose sur trois éléments qui se sont composés dans le temps.

Le cadre DLT de 2021 a donné à la place suisse une longueur d’avance de trois à quatre ans sur les autres juridictions européennes. Là où le règlement européen MiCA n’est entré en vigueur qu’en 2024-2025, les banques suisses opéraient déjà des services régulés depuis 2021.

Les infrastructures dédiées existent et sont opérationnelles. SIX Digital Exchange traite des émissions institutionnelles depuis 2021. Sygnum et AMINA (ex-SEBA) sont des banques régulées à part entière. Metaco, désormais dans le giron de Ripple, exporte son infrastructure de custody dans le monde entier. Wecan structure la conformité d’une part significative des banques privées de la place.

Et surtout, la culture bancaire suisse a une compatibilité naturelle avec le sujet. Le secret bancaire a formé, sur trois siècles, une discipline opérationnelle de la confidentialité et de la souveraineté des données. Les actifs numériques, quand ils sont conçus correctement, prolongent cette discipline dans l’infrastructure technique. Les banquiers privés suisses comprennent intuitivement pourquoi la clé cryptographique compte – parce qu’ils ont toujours compris pourquoi le coffre-fort compte.

Ce que cette avance rend possible – et ce qu’elle ne garantit pas

L’avance d’une année n’est pas une position acquise. Elle est un capital à valoriser, ou à laisser filer.

Trois lectures à tenir en même temps pour les dirigeants de la place.

D’abord, l’avance est réelle mais elle se compresse. La vitesse d’entrée des acteurs américains et asiatiques est supérieure à celle de la structuration suisse. Les 54 banques actives d’aujourd’hui sont un signal fort, mais si ce nombre n’augmente pas significativement d’ici fin 2027, le retard européen aura rattrapé l’avance suisse.

Ensuite, la valeur de l’avance dépend de sa monétisation. Être en avance techniquement sans capturer les flux institutionnels internationaux qui cherchent une juridiction crédible pour tokeniser leurs actifs serait un gâchis stratégique. Les prochaines émissions institutionnelles majeures – celles qui suivront BUIDL, BENJI et Kinexys – vont chercher une place financière capable d’offrir à la fois la crédibilité réglementaire, la maturité opérationnelle et la neutralité géopolitique. La Suisse coche les trois cases. Encore faut-il aller les chercher activement.

Enfin, la vraie question qui monte silencieusement dans les COMEX bancaires n’est plus «faut-il y aller». C’est «comment on gère la conformité clients dans un monde où les infrastructures de paiement traditionnelles et les rails tokenisés coexistent, où les régulateurs américains, européens et suisses divergent sur la manière de les surveiller, et où nos clients institutionnels demandent de plus en plus des services que nos systèmes n’ont pas été conçus pour rendre».

Cette question, très différente de celle de 2021, marque la fin d’un cycle. Elle ouvre le suivant.

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