Pas suiveur, mais influenceur et activiste

Anne Barrat

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Pour Florence Tondu-Mélique de Zurich: «notre rôle d’assureur nous place en position de choix pour influencer l’agenda durable».


© Sylvie Humbert

Un assureur a une double responsabilité vis-à-vis de ses assurés: il doit non seulement gérer leur capital de manière à garantir une performance à long terme, mais aussi veiller à maintenir un niveau de prime aussi compétitif que possible. C’est donc à la fois un investisseur patient et conservateur par principe, attaché à optimiser le couple rendement-risque de ses placements, et un agent économique particulièrement intéressé à réduire la sinistralité. Une double casquette qu’endosse avec détermination Zurich Insurance Group, le plus gros assureur helvétique qui figure dans le trio de tête mondial des assureurs commerciaux. Explications avec Florence Tondu-Mélique, CEO de Zurich France.

En tant que groupe leader dans le secteur de l’assurance, quels sont vos principaux défis aujourd’hui?

Cela dépend de quel rôle nous parlons puisque nous sommes à la fois assureur et investisseur. Du point de vue de l’assureur, le principal défi est l’augmentation continue de la sinistralité. A titre d’exemple, le coût des catastrophes naturelles en France dans les années 80 représentait 1 milliard d’euros par an. Il est passé à 2 milliards d’euros dans les années 90, 3 milliards d’euros dans les années 2000, et dépasse les 4 milliards d’euros aujourd’hui. Ce constat vaut pour l’ensemble de la planète et ne peut que se traduire par une augmentation du coût du risque. C’est pourquoi il est capital de mettre tout en œuvre, à notre échelle, pour limiter l’impact de la double croissance de la fréquence et de la gravité des sinistres. Or, nous le savons, cette croissance est étroitement liée à la globalisation de nos économies, de plus en plus interconnectées, se traduisant par une prise de dimension systémique des grands risques. La crise du Covid-19 en a été le révélateur, et tant le risque cyber que le réchauffement climatique en sont des illustrations concrètes. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le rapport publié par le Forum Economique Mondial sur les risques globaux (WEF Global Risks Report) en janvier place ce dernier au premier rang des risques les plus préoccupants pour la prochaine décennie selon la perception des plus de 650 experts interrogés.

Une approche par étape a été adoptée, consistant dès 2025 à décarboner de 25% nos investissements en actions et en obligations, et de 30% ceux dans l’immobilier.
Que pouvez-vous concrètement faire contre l’augmentation de la sinistralité liée aux évènements climatiques?

Nous engager, car nous avons à cœur d’être un acteur engagé, et non un observateur si éclairé soit-il. Cet engagement comprend trois volets. Le premier consiste à nous appliquer à nous-mêmes la modification générale des comportements que suppose la trajectoire recommandée par le GIEC pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. C’est ainsi, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, que Zurich a décidé en septembre dernier de diminuer dès 2022 de 70% les voyages de ses collaborateurs pour réduire l’empreinte carbone du Groupe. Le deuxième volet concerne nos investissements, dont 100% sont d’ores et déjà réalisés selon une intégration volontaire et contraignante des critères ESG: notre objectif est de décarboner 100% de nos portefeuilles d’ici 2050. Pour l’atteindre, une approche par étape a été adoptée, consistant dès 2025 à décarboner de 25% nos investissements en actions et en obligations, et de 30% ceux dans l’immobilier. Nous nous sommes également engagés à ne pas souscrire ni investir dans des sociétés dont plus de 30% du chiffre d’affaires proviendrait des énergies fossiles. J’ajouterais que Zurich est la 1ère compagnie d’assurance dans l’indice DJSI, preuve de la réalité et de la matérialité de nos actions, internes et externes, pour faire bouger les choses en réponse à ces enjeux. Le troisième volet tient à notre rôle d’apporter des solutions à nos clients qui prennent en compte toutes les innovations en matière de durabilité. Nous sommes tout à fait conscients que nous pouvons influencer les agents économiques et leurs comportements, et utilisons tous les leviers à notre disposition pour jouer le jeu.

Du point de vue de l’investisseur maintenant, quel(s) défi(s) rencontrez-vous?

Celui que rencontrent tous les assureurs dans un environnement de taux d’intérêt extrêmement défavorable: comment concilier nos engagements vis-à-vis de nos clients, qui passent par une recherche de rentabilité à long terme alignée sur nos passifs, et les contraintes de solvabilité vis-à-vis des régulateurs qui induisent des stratégies conservatrices? Et ce, depuis bien avant la crise sanitaire, qui n’a fait qu’ajouter une difficulté à celle que nous devons gérer depuis plus d’une décennie.

Comment avez-vous adapté votre stratégie d’investissement pour y faire face?

Qui dit stratégies conservatrices ne dit pas forcément statiques. La diversification a été, depuis plusieurs années déjà, la réponse à la double exigence que nous avons de capital patient mais performant. Nous avons renforcé l’allocation d’actifs sur les marchés alternatifs. Immobilier, private equity, et dette privée sont montés en puissance dans nos portefeuilles, des choix parfaitement compatibles avec une recherche de duration. Ces marchés ont d’ailleurs connu une forte croissance depuis 2015, reflet de leurs belles performances.

Quelles sont vos attentes vis-à-vis de l’industrie de l’asset management post-Covid?

La meilleure manière de gérer les risques environnementaux, donc d’anticiper leur impact économique, est d’accompagner et de financer la transition écologique et énergétique. Les investisseurs, la communauté financière dans son ensemble, a un rôle clé à jouer dans ce financement. L’industrie de l’asset management a bénéficié d’un moment d’opportunité à l’issue de la grande crise financière. L’heure a sonné de prendre les responsabilités qui en sont le corollaire. Le défi est considérable: les actifs gérés, pharamineux, peuvent et doivent être mobilisés pour lutter contre les risques climatiques, au service de la transition écologique. A opportunités systémiques, responsabilités systémiques.