Lors d’un premier semestre marqué par la fermeture du Détroit d’Ormuz, avec ses effets sur l’inflation et la croissance, puis sa réouverture, les marchés financiers ont été bien orientés. Aujourd’hui, le baril du pétrole est revenu à ses niveaux d’avant le conflit, mais les rendements obligataires ont continué de se tendre. Quelles sont les perspectives pour le deuxième semestre? Angel Sanz, Chief Investment Officer de NS Partners, répond aux questions d’Allnews:
Est-ce que nous sommes dans un scénario global de boom inflationniste?
Un facteur clé s’est imposé ces derniers mois, à savoir la guerre contre l’Iran et la fermeture du Détroit d’Ormuz le 27 février, puis sa récente réouverture. Aujourd’hui, le prix du pétrole est proche de celui d’avant le conflit. Nous devrions donc revenir à la situation des marchés telle que nous l’avons rencontrée le 27 février: une croissance acceptable et une inflation assez bien maîtrisée. Si l’Accord entre les Etats-Unis et l’Iran est respecté et si le pétrole se maintient au cours actuel, l’inflation diminuera à un niveau acceptable. Le consensus du marché pour 2027 prévoit une inflation entre 2 et 2,5% dans les pays industrialisés. En l’absence de nouveau choc externe, l’inflation sera sous contrôle et la croissance à un niveau correct sans être fort (2 à 2,5% aux Etats-Uni et 1 à 1,5% en Europe).
Est-ce que le scénario d’une reprise du conflit et de la fermeture du Détroit d’Ormuz est quasi nulle?
Le marché du pétrole, qui est très liquide, n’accorde une probabilité que de 5% à ce scénario. Le baril ne dépasse que de 2 dollars son prix du 27 février. Pour les traders de matières premières -et ils sont nombreux-, le problème est résolu.
«Nous pensons que ni la Fed ni la BCE n’augmentera pas ses taux ces prochains mois.»
Faut-il donc revenir aux prix du marché du 27 février?
Exactement. Tel est le message aussi bien du marché des matières premières que celui des actions. En revanche, le marché obligataire n’a pas encore intégré la nouvelle donne. Dans la plupart des marchés obligataires, on a enregistré une hausse de quelque 40 points de base.
Est-ce que cela reflète les attentes à l’égard des banques centrales?
Au 27 février, le marché des Futures anticipait deux baisses des taux de la Fed en 2026 et une stabilité des taux de la BCE. A ce jour, la Fed a maintenu ses taux et la BCE a relevé une fois ses taux directeurs. Le marché des Futures prévoit une hausse des taux de la Fed et de la BCE. A la différence du consensus, nous pensons que ni la Fed ni la BCE n’augmentera pas ses taux ces prochains mois parce que si l’on revient à la situation du 27 février l’inflation devrait se résorber.
Depuis le 27 février, les actions liées à l’IA se sont envolées. Le marché a-t-il été trop haussier sur l’IA? ou a-t-il trop délaissé le reste?
Il importe de distinguer entre les 5 couches de l’écosystème de l’intelligence artificielle développées par Jensen Huang: la couche de l’énergie, la couche des semi-conducteurs, la couche des infrastructures (cloud/datacenters), la couche des modèles, la couche des applications. Les actions des deux premières couches se sont littéralement envolées en bourse. Mais tel n’a pas été le cas des autres. La couche des applications a souffert, ainsi que les hyperscalers et les compagnies de softwares.
Il n’est pas aisé de savoir si la hausse de l’IA a été excessive. Les hyperscalers continuent de promettre d’énormes investissements. Les cinq plus grands groupes promettent d’investir 900 milliards de dollars dans des datacenters, et l’année prochaine également. La question que nous nous posons porte sur le maintien de cette tendance l’année suivante. Continueront-ils à investir autant en 2028? C’est, à notre avis, très improbable qu’ils puissent investir éternellement 1000 milliards.
Nous ne pouvons pas nier les faits, c’est-à-dire les investissements massifs dans l’IA. En revanche, nous ne devons pas être surexposés à des titres qui se sont trop vite appréciés.
Nous préférons rééquilibrer notre portefeuille. Nous avons diminué notre exposition à l’IA et aux semi-conducteurs, et nous avons investi davantage dans des secteurs et des entreprises négligés par le marché mais qui présentent une valorisation acceptable et de bonnes perspectives bénéficiaires.
«A l’avenir, l’IA peut reculer et d’autres secteurs progresser».
Quels sont ces nouveaux secteurs intéressants?
Nous avons augmenté les positions d’entreprises défensives. Nous pensons par exemple aux entreprises des techniques médicales, industrielles et quelques sociétés électriques. Non seulement leurs cours ne se sont pas accrus, mais ils ont baissé. Nous avons assisté à un transfert de richesses au profit des semi-conducteurs que nous jugeons anormal. Citons l’exemple d’entreprises coréennes de semi-conducteurs, par nature volatiles, dont les actions ont explosé en partie à cause d’instruments à fort effet de levier.
Est-ce qu’une baisse de l’IA peut provoquer une baisse de tous les secteurs?
Nous pouvons assisté à des mouvements opposés. La hausse a été exponentielle dans les semi-conducteurs, mais d’autres secteurs ont baissé. A l’avenir, l’IA peut reculer et d’autres secteurs progresser. Récemment, lors de séances de baisses des titres de semi-conducteurs, les actions pharmas, des techniques médicales et la gestion des déchets se sont appréciées. La corrélation était clairement négative entre l’IA et les secteurs défensifs.
Le timing est difficile, mais imaginons que dans trois ou six mois, Microsoft, Alphabet ou Amazon réduise ses projets d’investissements d’environ 10% par rapport aux promesses précédentes. Le montant des investissements demeurera élevé, mais il serait révisé à la baisse. Cette réduction des attentes pourrait avoir un impact énorme. Les actions d’entreprises liées à ces investissements, de l’énergie à l’électrification, baisseraient. Mais peut-être que l’action de l’entreprise qui révisera ses investissements à la baisse augmentera grâce à la gestion disciplinée de ses fonds propres.
Nous avons déjà connu la même expérience lorsque Meta a décidé de réviser ses plans d’investissement dans le métavers. L’action Meta est montée le jour de cette annonce.
Notre stratégie prend en compte la situation de fortune de nos clients. Ceux-ci sont déjà riches et ils ont bien l’intention de le rester. Ils n’attendent pas de nous que nous fassions des paris très risqués. Ils préfèrent que nous investissions leur argent dans de bonnes sociétés correctement valorisées et capables de s’apprécier de 10% par an. Ils n’ont nul besoin de faire un pari sur les semi-conducteurs au cours actuel!
Est-ce que d’ici 12 mois les indices tels que le MSCI Monde et le S&P 500 vont monter?
Oui, les indices progresseront sous l’effet des augmentations de bénéfices. Les attentes sont très optimistes. Les bénéfices de l’indice MSCI Monde devraient augmenter de 14%. Même si la hausse n’est que de 10%, il sera rentable d’investir dans les actions.
Même si le PER est très élevé (20 fois)?
Dans ce cas, nous avons deux solutions. La première passe par notre fonds «flagship» qui investit sur une base fondamental, avec un PER moyen de 18 fois. La deuxième solution consiste à investir dans l’indice américain équipondéré (17 fois).
Faut-il privilégier les Etats-Unis?
Chez NS Partners, nous avons une approche sectorielle et fondamentale plutôt que géographique. En vertu de son approche fondamentale, l’exposition américaine de notre fonds «flagship» est de 70%. Les Etats-Unis ont l’avantage d’être souverains en termes énergétiques depuis trois ans. Ce sont des exportateurs nets de pétrole. Ils regroupent aussi tous les leaders de l’IA. Et ils encouragent l’esprit d’entreprise et les affaires comme aucun autre.
«Les indices progresseront sous l’effet des augmentations de bénéfices».
Comment hedger ce portefeuille? À travers les obligations ou autrement?
Il est possible de le hedger avec les actions suisses, d’autant qu’elles sont plus défensives. Les deux pays les mieux gérés au monde sont les Etats-Unis et la Suisse.
La Suisse profite aussi d’une monnaie tendantiellement haussière. Le franc suisse gagne 2,1% par an depuis 1999 par rapport au dollar et à l’euro.
L’autre façon de le hedger passe par des investissements dans les hedge funds, une classe d’actifs dans laquelle nous avons une longue expérience. Les gérants de hedge funds sont capables de modifier leurs positions rapidement si le monde change. Comme l’a dit Darwin, les espèces qui survivent ne sont pas les plus grandes, mais ce sont celles qui peuvent s’adapter à de conditions changeantes.
Le pétrole est retombé au niveau du 27 février. Est-ce une classe d’actif bon marché?
Je n’ai pas une réponse définitive à ce sujet. Un argument plaide contre ce scénario. Pendant la période de fermeture du Détroit d’Ormuz, le Brésil, les Etats-Unis et la Guyane ont augmenté leur production pétrolière et les Emirats sont sortis de l’Opep afin d’accroître leur production. Il est donc tout à fait possible qu’au vu de cette augmentation de l’offre, le baril continue de baisser.
Une surprise est venue du Japon, avec une forte hausse des actions et une baisse du yen. Quelle est votre opinion?
Je ne comprends pas la faiblesse persistante du yen. La Banque du Japon a relevé ses taux. La Première Ministre est favorable aux affaires et la valorisation du yen est très basse en termes de pouvoir d’achat. La hausse du Nikkei est favorisée par la baisse du yen et les changements de gouvernance.
Est-ce que l’or rebondira?
Nous sommes neutres par rapport à l’or au niveau actuel. Il représente environ 5% des portefeuilles. Nous avons pris une partie des bénéfices lorsqu’il a franchi les 5000 dollars l’once. La hausse est intervenue en 2022, 2023 et 2024 sous l’impulsion des banques centrales. Leurs achats se sont poursuivis en 2025 mais à un moindre rythme. Ce sont les investisseurs qui ont pris le relais à travers leurs achats d’ETF. Nous sommes confortables avec notre exposition actuelle.
Est-ce que les énormes dépenses d’investissements dans l’IA, les politiques monétaires et la relance des infrastructures ne pousseront pas les taux d’intérêt à la hausse?
C’est la raison pour laquelle les rendements obligataires, à l’inverse du pétrole, ne sont pas revenus au niveau du 27 février. L’augmentation des déficits budgétaires empêche la baisse des taux longs. Mais le processus de désinflation qui accompagne la réouverture du Détroit d’Ormuz pourrait peser progressivement sur les taux en 2027. Dans notre portefeuille, la duration est basse, entre 1 et 5 ans.