Les actions européennes peinent à repartir à la hausse malgré les plans de relance des infrastructures et de défense. Le contexte de hausse des taux d’intérêt justifie en partie cette retenue. Dans ce contexte, l’investisseur doit être très sélectif. Le gérant Moneta Asset Management emploie précisément cette approche dans ses différents fonds en actions européennes, sur les grandes capitalisations (Moneta Multi Caps) ou les petites valeurs (Moneta Micro Entreprises) ou son fonds long/short (Moneta Long Short). Romain Burnand, président et fondateur de Moneta Asset Management, répond aux questions d’Allnews:
Vous avez fondé Moneta Asset Management en 2003. Quel a été votre parcours et comment s’est développé Moneta Asset Management?
La création en 2003 était le fruit d’un projet peu ambitieux. Mon ambition était simplement d’investir dans les sociétés, une pratique que j’ai démarrée très jeune. Dans la France socialiste de François Mitterrand, j’avais créé le club d’investissement de mon école de commerce. A l’époque, ma passion n’était pas encore à la mode.
Pendant 15 ans, j’ai d’abord pratiqué ma passion à Londres ou Paris, en tant qu’analyste financier, spécialiste des valeurs bancaires, plusieurs années élu meilleur analyste du secteur. J’ai beaucoup apprécié ce travail de réflexion et de rédaction, les interviews de dirigeants. A 43 ans, j’ai décidé de me mettre à mon compte et d’investir dans ma passion, les petites et moyennes capitalisations, qui permettent de découvrir de nombreux secteurs d’activité et rencontrer des entrepreneurs souvent passionnants. Si les dirigeants de grandes entreprises sont surtout des managers, une rencontre avec les dirigeants de petites sociétés permet de comprendre un métier particulier, chaque étape de la production, les besoins des clients et des fournisseurs. C’est un segment du marché plus facile à appréhender et celui qui comprend les plus grandes inefficiences.
«La lumière pourrait naître d’une aggravation de la crise des taux d’intérêt.»
Quelle était votre idée originale?
Dans mon idée initiale, je voulais prendre une forme de pré-retraite en me concentrant sur l’analyse de petites et moyennes entreprises, en gérant directement un fonds plutôt que d’écrire des rapports sur des grandes banques et d’en faire le marketing à des gérants dans les grandes places financières, ce qui était mon métier d’avant. L’innovation a consisté à étudier les petites capitalisations boursières avec la même rigueur que les plus grandes, c’est-à-dire en menant une analyse approfondie, permettant des prévisions détaillées sur les sociétés et une valorisation solide. Et au lieu de publier des rapports, je prenais directement les décisions d’investissement du fonds de petites valeurs que nous venions de lancer, le fonds MME pour «Moneta Micro-Entreprises». Un fonds lui-même micro car il a débuté avec moins de 3 millions d’euros d’encours.
L’idée n’était cependant pas de ne se cantonner qu’aux petites capitalisations boursières, mais de les analyser au regard de sociétés de toutes tailles car il y a des périodes ou la prime d’illiquidité est mal rémunérée. Il faut être pragmatique et faire varier le poids des capitalisations boursières dans un portefeuille en fonction de leurs intérêts respectifs. Avoir une approche décloisonnée est un atout dans des marchés souvent cloisonnés.
Dans les services informatiques, Accenture et Cap Gemini sont de grands groupes qui pratiquent le même métier que de petites sociétés européennes, mais ces dernières peuvent être très performantes sur leur niche de marché. Il est donc préférable d’avoir une grande liberté d’action sur les marchés et de comparer les forces et faiblesse et valorisations de sociétés de toute taille d’un même secteur. D’où le lancement en 2006 du fonds Moneta Multi-Caps (MMC)
Aujourd’hui, je suis toujours investi dans la gestion. Je gère le fonds Moneta Multi-Caps (MMC) et co-gère la gamme des fonds Moneta Micro-Entreprise (MME) avec Raphaël Lucet, et l’appui de l’équipe de gestion aujourd’hui composée de 18 analystes.
Les fonds MMC et MME surperforment clairement à moyen terme. Est-ce le fait de votre style de gestion?
Nous sommes clairement «contrariants» même s’il est utile d’ajouter une dose de «momentum» dans le marché actuel. Nous aimons bien avoir raison mais être peu nombreux à avoir raison. Nous adorons sortir des sentiers battus, investir dans des situations méconnues, des cas complexes, des entreprises qui ont rencontré des difficultés et qui ont perdu leur crédibilité aux yeux du marché mais que nous pensons capables de repartir.
Un exemple?
La société Strabag, en Autriche, spécialisée dans la construction d’infrastructures autoroutières et ferroviaires, a fait peur au marché du fait de la présence d’un actionnaire russe, à hauteur de 25%. La société est suivie par un très petit nombre d’analystes, tous Autrichiens, mais pas par les grandes banques d’investissement. Sa capitalisation atteint 10 milliards d’euros, mais son flottant ne dépasse pas 2,5 milliards. Ce cas nous intéresse parce qu’elle se porte bien, profite du plan de relance allemand et reste mal connue. Elle nous intéresse d’autant plus que la participation de son actionnaire russe pourrait être placée en bourse. Le flottant augmenterait alors significativement. Cela attirerait les grandes banques d’affaires et améliorerait la notoriété de l’entreprise.
«Nous sommes clairement «contrariants» même s’il est préférable d’être «momentum» en ce moment.»
Combien de fonds sous gestion gérez-vous et quels sont les types de fonds?
Nous avons deux types de fonds, le premier composé des fonds longs traditionnels, soit le fonds Multi Cap et six fonds petites valeurs (des fonds micro-entreprises comportant une période de blocage de cinq ans, à l'issue de laquelle les porteurs peuvent demander le rachat de leurs parts, selon les modalités prévues au prospectus, ou s'engager dans un nouveau cycle de cinq ans). Ces fonds micro-entreprises et le fonds MMC représentent chacun environ 1,5 milliard euros sous gestion, donc 3 milliards au total.
Le deuxième comprend les 2 fonds long/short (Moneta long Short et Moneta Midcap Dynamic) qui représentent 700 millions d’euros d’encours. Au total, nous gérons 3,7 milliards d’euros d’actifs.
Vous avez 67 ans et demeurez l’architecte des fonds. L’investisseur risque-t-il que vous preniez bientôt votre retraite?
La question m’était souvent posée quand j’avais 57 ans et elle ne l’est plus. Qu’en déduire? Les autres gérants de notre équipe sont excellents et performants. Je reste l’architecte du fonds Moneta Multi Caps mais beaucoup des idées du portefeuille viennent de mes collègues. L’équipe de gestion est composée de 18 experts, dont 7 analystes-gérants souvent présents depuis plus de 10 ans, et tous formés à nos méthodes. L’équipe est très stable.
Quelles sont vos convictions actuelles sur les grandes actions européennes?
Les marchés sont confrontés à des vents contraires tels que la hausse des taux d’intérêt et de l’inflation.
Dans ce cadre, comment les actions peuvent-elles progresser?
Il n’est pas du tout sûr qu’elles progressent. Ces derniers mois, la hausse est lente. Les bénéfices des entreprises sont en hausse mais ils sont largement tirés par les investissements dans l’IA, dont il n’est pas certains qu’ils puissent tous être financés. Comme les événements du Moyen-Orient ne semblent pas s’arranger et constitue un autre facteur qui pousse les taux à la hausse, la situation est dangereuse pour les marchés. Nous sommes prudents, notamment à l’égard des secteurs à la mode, et cherchons les valeurs de secteurs abandonnés.
Des exemples?
Le secteur de la défense était très à la mode avant d’être détrôné par celui de l’IA. Il est tombé très bas. Rheinmetall a vu son carnet de commandes passer en deux ans de 40 milliards à 70 milliards. La croissance nous semble quasi certaine et son multiple de bénéfices est certes élevé pour 2026 mais de seulement 10 pour 2030. Cette valeur assez peu dépendante de la conjoncture, de l’IA et des marchés. Le cours avait dépassé 2 000 euros avant de chuter de moitié. Le thème dépend de la conflictualité du monde, qui ne devrait pas disparaître rapidement. C’est aussi celui de la souveraineté.
Les commandes de Rheinmetall sont énormes, mais n’y a-t-il pas un problème d’exécution et d’absence de surprise positive?
Ce problème a justifié son recul de 50% par rapport au plus haut. De plus, une commande allemande n’a pas été conclue comme prévu, si bien que la confiance en a été affectée. Aujourd’hui, nous avons tendance à l’accumuler. Le système industriel de l’entreprise est bien en place et le groupe a des chances de répondre à des attentes qui ont été réduites. C’est un achat effectivement plutôt «contrariant».
Des secteurs défensifs semblent redécouverts, comme la santé et la consommation de base. Qu’en pensez-vous?
Dans la consommation de base, nous aimons bien un titre tel qu’Essilor, une star déchue. Essilor disposait de tous les atouts possibles. Cette valeur de croissance se portait bien. L’ajout du thème de l’IA, à travers celui des lunettes connectées, a propulsé le titre à des sommets. Nous n’étions alors pas du tout investis dans cette valeur. Il est apparu que le thème des lunettes connectées ne se concrétisait pas. La valorisation a chuté très bas. Aujourd’hui, les attentes du marché nous semblent trop pessimistes pour une société qui n’a pas changé, à l’inverse du sentiment du marché. Dans le même secteur de la consommation, nous aimons bien également Danone.
«Dans la consommation de base, nous aimons bien un titre tel qu’Essilor, une star déchue.»
Qu’en est-il des valeurs de taille moyenne?
Au sein des valeurs de taille moyenne, nous venons de parler de Strabag, une valeur liquide présente dans presque tous nos fonds. Et je citerais la Banque Raiffeisen en Autriche, qui avait une filiale russe importante, une participation aujourd’hui gelée. L’histoire est complexe, mais nous y voyons une opportunité. Raiffeisen organisera une journée destinée aux investisseurs au début de 2027 qui devrait avoir un impact positif sur l’appréciation du titre.
Est-ce que vos positions short traduisent des choix à court terme?
Pour le fonds MMD, ces positions résultent parfois de choix à long terme ou d’arbitrages à court terme: dans la construction, le fonds peut être long en Strabag et short en Wienerberger, une société qui rencontre des difficultés, ou d’Eiffage, qui souffre du marché français.
Par rapport au risque lié à la France, comment le gérez-vous?
Nous ne sommes pas obligés d’être exclusivement exposés à la France. Dans le fonds des petites valeurs, la moitié des titres ne sont pas français et dans le fonds MMC 45%.
Nous avons évité les valeurs les plus exposées à l’économie française, comme les sociétés de construction Vinci ou Eiffage. Nous avons vendu des valeurs bancaires pour ne garder qu’un peu de BNP Paribas et Société Générale, des lignes qui seraient nettement plus élevées sans le risque français. Nous avons investi dans les banques appartenant au thème de l’Europe en croissance, un thème centré sur les pays d’Europe centrale et les Balkans. Les taux de croissance annuelle de cette région varient entre 2 et 3% et dépassent ceux des Etats-Unis. Les valorisations sont plus faibles du fait de la faible notoriété de ces actions, de leur monnaie qui n’est pas toujours l’euros, ou de leur non-appartenance aux principaux indices européens.
Je pense à la Grèce, rattachée parfois à un indice regroupant l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Les banques grecques sont maintenant intégrées à quelques indices européens et le seront l’année prochaine dans l’indice MSCI Europe. Après la crise grecque, elles sont aujourd’hui solides et très rentables dans un pays en croissance.
Dans le fonds MMC, 12% de l’exposition est liée à l’Europe centrale et les Balkans sous-représentée dans les indices européens.
Etes-vous très fidèle aux mêmes valeurs ou est-ce que la rotation des fonds est élevée?
Nous sommes très fidèles à nos principes, nous nous concentrons sur les valeurs que nous connaissons bien, mais faisons varier leurs pondérations dans les portefeuilles en fonction des opportunités. Il faut accepter de jouer avec les règles du jeu actuel. Il faut du momentum. Ainsi la rotation des portefeuilles a beaucoup augmenté ces deux dernières années.
Les bancaires européennes sont en train de corriger. Qu’en pensez-vous?
Mon opinion est incertaine. L’environnement économique se dégrade dans le sillage de la hausse des taux d’intérêt. Le ralentissement économique les pénaliserait. Les banques européennes ont cédé environ 10% et les françaises 25%, pourtant déjà décotées en raison du risque français. Le risque France est chèrement payé mais nous ne le prenons pas aujourd’hui, avant les élections.
«Nous avons évité les valeurs les plus exposées à l’économie française.»
Quel événement devrait se produire en France pour que l’opinion du marché soit moins négatif?
En France, il n’y a pas de consensus sur la nécessité de redresser nos finances publiques. Le déni domine. La lumière pourrait naître d’une aggravation de la crise des taux d’intérêt. Le stress serait tel que les candidats à l’élection présidentielle devraient se prononcer sur les mesures à prendre. Nous en sommes aux prémices d’un tel scénario. Le budget de l’extrême-droite, même s’il est peu réaliste, reconnaît le besoin d’un effort. Au sein des principales préoccupations des Français, le déficit budgétaire commence à gagner des places.
Outre la diversification hors des actions américaines, quels sont les deux autres arguments en faveur des actions européennes?
J’en vois deux qui sont très forts; premier argument, nous investissons en Europe parce que nous sommes Européens. Nous avons une vision de terrain sur ce qui se passe chez nous et nous connaissons bien les entreprises. Nous raisonnons sur les faits réels plutôt que sur des facteurs macros. Comme analyste ou gérant, j’ai le plus souvent gagné de l’argent après un effort d’analyse des dossiers plutôt qu’à travers une vision macro, par nature très imprévisible. Une action monte parce que la réalité est plus favorable que ne l’estime le marché.
Deuxième argument, l’Europe a subi de très fortes pressions après l’offensive russe en Ukraine et la réaction erratique des Etats-Unis, si bien qu’elle a décidé d’investir dans sa souveraineté, dans la défense comme ailleurs. Ne voulant plus être dépendants des Américains, nous devons faire preuve de dynamisme pour nous en sortir seuls. L’Europe réagit. L’Allemagne et la France viennent de négocier un accord avec la Chine dans l’automobile. Si cet accord est ratifié par l’Union européenne, la Chine réduirait ses exportations de véhicules électriques et les constructeurs chinois seraient incités à créer des unités de production en Europe. Une société telle que Renault pourrait en bénéficier. Cette petite capitalisation de 10 milliards d’euros fait partie de nos investissements tactiques récents. Je signalerai qu’il s’agit de la seule compagnie automobile européenne à ne pas avoir émis un avertissement sur ses résultats cette année.
L’Europe s’organise, même si le processus prend du temps avec 27 pays. Nous étions l’Europe de la concurrence et du consommateur. Aujourd’hui, c’est l’Europe souveraine, celle de la défense, des infrastructures et de la création de champions mondiaux. L’Europe comprend une société de télécom pour 35 millions d’habitants, les Etats-Unis une pour 115 millions d’habitants, la Chine en dénombre une pour 350 millions d’habitants. Ces derniers profitent d’économies d’échelle et des gains d’efficience. A nous de le faire.
Il en va de même pour l’épargne. Le taux d’épargne atteint 15% en Europe, mais notre épargne est investie surtout en obligations et dans des produits sans risque. Si nous canalisions notre épargne vers les actions européennes, nous renforcerions nos atouts. L’Europe n’est pas une fusée mais plutôt un cargo qui a le mérite d’avoir enfin pris le bon cap.