Les actions sont proches de leurs sommets, mais le marché est vulnérable aux aléas géopolitiques et en particulier à l’agenda de Donald Trump. L’investisseur se doit donc non seulement d’estimer le potentiel des sociétés mais aussi de limiter les risques et de choisir les plus résilientes. C’est précisément l’objectif du fonds EDR Global Resilience, lancé il y a un an. Aymeric Gastaldi, gérant de fonds auprès d’Edmond de Rothschild Asset Management, répond aux questions d’Allnews:
Comment définir la résilience?
La résilience se définit par la capacité à absorber un choc exogène.
Est-ce qu’en finance cela se traduit par la limitation d’une perte maximum mesurée par le maximum drawdown?
Cette définition traduit une promesse d’investissement. Nous préférons dire qu’il est intéressant d’investir dans la résilience des sociétés, au sens large du terme. Après 30 ou 40 ans de mondialisation heureuse qui incitait à viser la performance économique, il est préférable de rechercher la solidité des sociétés. Des entreprises permettent à la société en général d’être plus solide, plus sûre, plus résistante, comme celles de la défense.
Une deuxième grille de lecture consiste à investir dans des sociétés qui sont elles-mêmes résilientes. Il s’agit d’entreprises peu endettées, qui ont une exposition aux ventes à l’étranger relativement faible et qui ont une capacité à maîtriser la chaîne de valeur en amont et en aval. Leur robustesse, fondée sur une intégration verticale, les distingue de celles qui maximisent leur performance économique.
Est-ce que cela crée un biais en faveur des grandes capitalisations?
Cela pourrait être le cas, mais notre fonds n’a pas de biais particulier sur ce critère. Certaines petites capitalisations peuvent avoir cette logique d’intégration verticale que des grandes n’ont pas. Une grande valeur est parfois davantage tentée par l’exercice d’optimisation de la chaîne de valeur et d’externalisation de ses activités. Il n’y a pas de règle générale.
Est-ce que la résilience signifie une minimisation de l’exposition au risque géopolitique? Est-il possible d’anticiper ce risque?
«Si nous limitons l’exposition aux sociétés exportatrices, nous nous protégeons contre ce type de risque.»
Il est très difficile à anticiper. Nous voulons tout mettre en œuvre pour éviter les soubresauts géopolitiques. Si nous limitons l’exposition aux sociétés exportatrices, nous nous protégeons contre ce type de risque. Nous privilégions les sociétés les moins sujettes aux aléas géopolitiques et à ce type de volatilité. A contrario, certaines sociétés peuvent profiter de ce risque géopolitique.
En tant qu’investisseur, la résilience n’est-elle d’abord créée par la diversification au sein d’une classe d’actifs?
Nous avons des convictions fortes sur les marchés. Nous surpondérons par exemple les industrielles, qui incluent la défense et les «Utilities», un compartiment défensif. Notre approche ne vise pas à diluer ou diversifier le risque, mais à cibler des sociétés que nous jugeons résilientes et attractives en termes de valorisations.
Quel est le coût ou la prime d’un titre résilient?
Le fonds se traite globalement en ligne avec les multiples de valorisation du marché. Notre grille de lecture résiliente n’est pas encore intégrée par le marché. Nous pensons que le marché ne reflète pas encore une prime suffisante pour les entreprises résilientes. Les Utilities sont dans un marché régulé. Elles présentent parfois une croissance bénéficiaire de 8 à 9% par an sans dépendre du cycle économique et offrent un rendement du dividende de 3 à 4%. Malgré ce rendement total de 12 à 13% et cette robustesse face au cycle, ces actions se traitent en-dessous du ratio cours/bénéfice (PER) moyen du marché.
Pourquoi existe-t-il une décote? Est-ce en raison de la difficulté d’augmenter leurs prix?
Ce secteur souffre peut-être de ne pas faire rêver l’investisseur, à la différence par exemple de l’IA ou les cryptomonnaies. Il ne draine pas des flux de capitaux importants. Il faut savoir que l’investisseur Retail est un moteur clé des marchés financiers et qu’il aime les titres qui ont une histoire et de la saveur. Une société spécialisée dans la gestion de réseaux d’eau dans le Michigan ou à Birmingham attire peu les regards des investisseurs privés.
Pourquoi la performance de votre fonds de conviction est-elle très proche de celle de l’indice de référence, le MSCI Monde?
C’est probablement un hasard. Notre tracking error dépasse 6%, notre Beta est de 0,7 et notre active share de 90%. Il est possible qu’entre novembre 2024 et décembre 2025 nous soyons proches de l’indice MSCI Monde. Mais nous avons largement surperformé au premier semestre 2025, avant de subir un repli. Et à nouveau ces derniers temps, nous sommes à nouveau nettement au-dessus de l’indice.
Après la mondialisation heureuse, on parle de fragmentation du monde. Pourquoi avoir les deux tiers du fonds en actions américaines?
Notre approche est bottom-up. Nous cherchons des sociétés attractives en termes de croissance bénéficiaire, de robustesse des marges et du bilan. Bien que le marché américain soit structurellement plus large que le marché européen, notre exposition aux Etats-Unis, bien significative, reste inférieure à celle de notre indice de référence, en raison d’un biais vers les valeurs domestiques. Cette surpondération européenne ne relève pas d’une allocation macroéconomique, mais découle simplement d’un accès privilégié à ces actifs.
Est-ce que le nouveau conflit tarifaire entre les Etats-Unis et l’Europe vous amène à modifier votre portefeuille?
Non. Ce conflit s’inscrit parfaitement dans le scénario qui a précédé au lancement du fonds. Quand nous l’avons lancé à la fin 2024, nous y réfléchissions depuis plus d’un an et notamment nous voulions intégrer les conséquences de la fin de la mondialisation heureuse et du retour de la conflictualité dans le monde. Nous avions connu 30 ans d’une parenthèse enchantée, mais ce n’était pas la norme dans l’histoire des relations internationales. Nous pensions que le marché devait s’adapter à ce changement et qu’il pouvait créer des opportunités intéressantes.
Les nouvelles du conflit entre les Etats-Unis et l’Europe s’inscrivent dans un flux de nouvelles d’une conflictualité qui n’est pas seulement militaire mais aussi commerciale. C’est pourquoi, quand nous investissons, nous évitons donc les sociétés très exportatrices.
Est-ce que vous craignez une forte correction boursière?
Tout dépendra de la posture de Donald Trump, laquelle est impossible à anticiper. Nous verrons bien si cet épisode fait renaître l’acronyme TACO, signifiant que Trump revient toujours en arrière sur ses annonces. Cette séquence confirme notre constat sur le retour de la conflictualité géopolitique, commerciale et militaire.
Pourquoi votre première position est-elle Alphabet?
Alphabet s’inscrit dans deux thématiques fortes. Dans l’aspect cybersécurité, nous assistons à un phénomène de plateformisation de l’offre. De plus en plus d’entreprises veulent réduire leur nombre de fournisseurs et privilégient les fournisseurs intégrés offrant la sécurité Cloud, smartphone ou autre. L’offre d’Alphabet s’inscrit parfaitement dans cet axe.
Le deuxième aspect thématique fait référence à des places de travail toujours plus digitalisées, un écosystème dominé par trois acteurs (Microsoft, Azur et Google). Google profite donc d’un statut d’infrastructure critique qui nous plaît et qui évite le risque de cyclicité. Nous investissons ici dans la colonne vertébrale de l’économie au sens large.
Est-ce le même raisonnement avec Safran, première position européenne?
Safran est incontournable dans la partie aéronautique. L’entreprise produit des moteurs et bénéficie d’un duopole avec Pratt Whitney depuis un demi-siècle. Il est très difficile de pénétrer ce marché. Safran comprend aussi une exposition significative à la défense qui représente 20% de son activité, incluant notamment la production des moteurs M88 du Rafale.
Assiste-t-on vraiment à une révision haussière des commandes de défense? En Europe, n’achète-t-on pas encore américain?
Il n’y a pas encore de révision haussière des commandes même si un frémissement apparaît en Allemagne. Le point d’inflexion est attendu en 2027 ou 2028. La vraie accélération viendra du budget allemand. Or l’Allemagne n’a pas de culture militaire forte, à l’inverse de la France.
Nous pensions que les principaux goulots d’étranglement de la croissance des dépenses viendraient de l’outil industriel ou de la main d’œuvre. En réalité, en Allemagne, ce blocage provient en réalité de la fonction Achats. En France, la DGA (Direction Générale de l’Armement) fait remonter les besoins des armées, les centralise et réalise des appels d’offre cohérents auprès de ses partenaires. L’Allemagne n’a pas un système semblable.
Cette capacité à formuler des appels d’offre consistants avec le cahier des charges politiques et adapté à l’outil industriel n’existe pas encore, mais il est en construction. Ce décalage explique en partie les délais des commandes allemandes.
Qu’en est-il de la valorisation?
Elle est raisonnable au regard des perspectives de croissance et à sa visibilité. Par exemple BAE Systems, un leader britannique de la défense, a bien progressé et se traite à 25 fois les bénéfices 2026 et 22 fois ceux de 2027.
Les trois moteurs de croissance sont intéressants: la hausse des dépenses militaires dans le PIB de 2 à 3,5%, la hausse des équipements au sein des dépenses militaires d’un tiers aujourd’hui à bientôt la moitié. Et la hausse de la part des équipements achetés sur le sol européen d’un tiers à 50%. Au total, on assiste à une hausse de 150% de l’activité militaire européenne en 10 ans. Cela signifie 10% de croissance par an. De plus, dans la défense, les dépenses d’investissement sont préfinancées par le client. Un PER de 25 fois me paraît raisonnable.
En Asie, quelle est votre stratégie?
Notre première position est TSMC, à Taiwan. C’est une valeur stratégique forte, mais nous évitons les valeurs exportatrices chinoises pour des questions de risque géopolitique.
Et le risque de reprise de Taiwan par la Chine?
Bien que nous n’anticipions pas de tentative de prise de contrôle de Taïwan par la Chine — un scénario qui nuirait à toutes les parties prenantes —, nous restons sceptiques quant à la capacité de la Chine à exploiter efficacement les usines de TSMC sur place en cas de conflit. Cette prudence justifie notre allocation modérée.