Depuis janvier 2025, le prix du cacao a chuté de 36% retrouvant à peu près son niveau de l’an dernier à la même époque. Toutefois, entre 2023 et 2024, ce prix avait plus que triplé. Similairement, le prix du café a triplé depuis 2021. L’envolée des prix et un niveau de volatilité très élevé, jamais vus en plus de 30 ans, accentuent la pression sur la trésorerie des acteurs de la chaine d’approvisionnement et les mènent à revoir complètement leur modèle économique. Ainsi que leurs besoins de financement, comme l’explique Antoine Mangin qui dirige le groupe Soft Desk du département Trade Commodities de ING Suisse.
A quoi sont dues l’envolée des prix et la volatilité croissante?
L’envolée des prix est dûe à un déficit d’offre. En ce qui concerne le cacao, sur les saisons 2022-23 et 2023-24, les principaux facteurs qui ont contribué à raréfier la production sont l’irrégularité des pluies, la hausse du prix des fertilisants et des pesticides et l’agression du virus «swollen shoot» qui décime les cacaoyers et pour lequel il n’existe pas de solution. Les producteurs ont dû arracher les plants mais, privés de moyens, ils n’ont pas replanté. Avec le vieillissement des cultures, la productivité s’est affaiblie en Afrique de l’Ouest – principale productrice du cacao. Alors qu’en face, la demande de chocolat s’est maintenue – même si les premiers signes d’affaiblissement apparaissent.
Avec quelles conséquences?
Le cacao et le café ont traversé la plus grande crise qu’ils aient connue depuis 30 ans, poussant producteurs, transformateurs et traders à revoir leur modèle économique. À court terme, sourcer ces produits est devenu plus complexe et la priorité est la liquidité. Outre les problèmes conjoncturels évoqués plus haut, sur le long terme, les acteurs doivent composer avec le changement climatique, l’évolution de la réglementation sur la déforestation et les tarifs imposés par l’administration Trump.
Pourquoi cette priorité à la liquidité?
L’offre raréfiée a créé un déficit de marché, faisant flamber les prix et accroissant les besoins de financement. Le cacao, resté longtemps autour de 1’500-2’000 livres la tonne, atteint désormais 5’000, soit trois fois plus, ce qui gonfle mécaniquement les lignes de crédit.
Au-delà des difficultés actuelles, la culture du cacao semble perdre de son attrait face à d’autres cultures. Qu’en est-il?
Les agronomes développent de nouveaux plants, mais ils ne sont pas encore prêts. Une fois replantés, il faut attendre trois à quatre ans avant qu’ils portent leurs fruits, contrairement au riz ou au maïs, qui produisent immédiatement et servent de cultures vivrières. Les planteurs doivent donc arbitrer entre différentes cultures. On l’a vu lors de la rouille du café: une fois les plants arrachés, les paysans ne les replantaient pas, laissant souvent cette tâche à la génération suivante.
Comment y remédier?
Les négociants cherchent à engager les producteurs de cacao et de café sur le long terme, ce qui implique d’investir dans la formation et le bien-être des paysans et de promouvoir des pratiques durables: usage raisonné d’engrais et de pesticides, respect des cycles agricoles et lutte contre la déforestation. En tant que banque, nous soutenons ces initiatives via des prêts à moindre coût aux traders qui les appliquent. Résultat: la marge moyenne des fermiers augmente chaque année.
Quel est votre rôle?
La Suisse est le centre d’excellence des activités de Trade Commodity Finance d’ING en EMEA. Elle finance principalement des traders européens, dont un certain nombre sont basés à Genève et Lausanne, avec environ 200 clients actifs dans l’achat, le transport et la revente de matières premières. Nous couvrons aussi l’énergie, les métaux (y compris le recyclage) et les grains. Je supervise la partie agricole, alimentation humaine et animale, de l’origine à la destination.
Quelles étapes financez-vous?
Nous finançons l’achat au producteur, le stockage dans le pays d’origine, le transport maritime avec contrôle du connaissement, ainsi que le déchargement en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie. Nous couvrons aussi les stocks arrivés à destination et les créances jusqu’au paiement par l’acheteur final. Ainsi que le financement des appels de marges nécessaires pour couvrir le risque de prix de nos clients.
Nous finançons ainsi toute la chaine de valeur des matières premières ce qui nous permet d’avoir une bonne visibilité du marché. Ainsi, nous visitons régulièrement nos clients à l’origine, les opérateurs et les entreprises d’entreposage tout comme les transformateurs de liqueur de cacao ou les torréfacteurs de café.
Quelles sont vos garanties?
Nous disposons de recours juridiques sur les stocks, tels que le nantissement des fèves de cacao ou des cerises de café, contrôlés par des sociétés de surveillance spécialisées.
Comment vos clients se protègent-ils des risques liés aux variations de prix?
Les clients se couvrent du risque de prix par des contrats à terme sur ICE1. Mais quand les prix augmentent, ils doivent payer des appels de marge important pour couvrir leur risque. Avec la hausse des prix et de la volatilité, le risque s’est accru et la couverture plus onéreuse.
Du fait du besoin de liquidité, les cycles se sont-ils raccourcis?
Effectivement, les cycles sont passés de 12-18 mois à 6-9 mois. Le déficit d’offre et la volatilité incitent les acteurs à acheter au dernier moment.
Quelles sont les saisons?
La saison du cacao (Afrique de l’Ouest) s’étend de septembre à mars. Pour le café, il y a deux principales saisons: au Brésil dès septembre et au Vietnam à partir de mai.
Quels sont les instruments de financement utilisés?
Nous finançons les transactions via lettres de crédit basées sur l’actif sous-jacent, ainsi que la couverture des risques de prix ou du change, et parfois la traçabilité pour garantir les bonnes pratiques agricoles et la lutte contre la déforestation. Nous apportons aussi des solutions de haut de bilan ou des financements de marché comme le marché obligataire.
Quel impact sur votre bilan?
L’impact sur le bilan du commerce du cacao et du café est important: malgré des volumes modestes, les prix élevés font peser un poids croissant sur les comptes. Sur nos matières premières, 50% du bilan correspond au café et au cacao, 50% aux céréales. En trois ans, pour les mêmes volumes, le coût a triplé, rendant la liquidité centrale et nécessitant un bilan solide.
Quelles conséquences à ce changement de régime?
Ces années difficiles ont renforcé le rôle des marchands: la qualité du négociant est désormais cruciale, et la question n’est plus «comment vendre» mais «comment acheter». La durabilité prend aussi une importance croissante, essentielle pour assurer la survie du café et du chocolat, quoiqu’en pense Donald Trump. Par ailleurs, le marché voit l’arrivée d’ersatz de cacao et de café, comme la chicorée française ou des mélanges à base d’orge sans caféine dans les cafés tendance.
1ICE propose des contrats à terme et options sur le café, le cacao, le sucre, le coton et le jus d’orange, offrant aux acteurs des outils de couverture efficaces et aux investisseurs un moyen de se positionner sur des prix souvent volatils.