Marchés: quand l’arbre cache la forêt

Nicolette de Joncaire

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Les marchés actions affichent une forte dispersion sectorielle aux Etats-Unis comme en Europe, explique Olivier de Berranger de LFDE.

 

Les turbulences géopolitiques semblent avoir peu d’impact sur les grands indices boursiers. Mais cette stabilité est trompeuse: elle dissimule en réalité d’importantes rotations sectorielles. Sur le marché obligataire, en revanche, l’environnement se révèle particulièrement porteur pour les stratégies de performance absolue. S’agissant des grands thèmes séculaires, comme l’intelligence artificielle ou l’exploration spatiale, il est encore trop tôt pour en mesurer pleinement l’impact. Impossible toutefois de les écarter d’une réflexion de long terme. Tour d’horizon avec Olivier de Berranger, CEO et co-CIO de la Financière de l’Echiquier (LFDE) qui réaffirme l’importance de la Suisse comme axe stratégique du développement de la société de gestion. 

Il semble se produire un décalage de plus en plus important entre troubles géopolitiques et sentiments des marchés. Que se passe-t-il?

Le marché a subi un gros choc de volatilité au Liberation Day, depuis, les nouvelles ont été digérées par les marchés avec un calme olympien. Le bruit de fond persiste sur les tarifs douaniers et la géopolitique reste agitée, mais tout semble s’arrêter jau bord du gouffre. L’économie reste globalement résiliente, correcte aux États-Unis et moyenne en Europe. Malgré l’effet récessif attendu des droits de douane, les publications de résultats aux États-Unis demeurent solides et l’Europe évite la catastrophe. Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Sous des indices qui paraissent stables, les variations sectorielles sont spectaculaires: banques en hausse de 50%, automobile en baisse, défense en hausse... Dans l’ensemble, les bénéfices progressent correctement et, malgré des nouvelles défavorables, le marché reste légèrement positif, avec toutefois des écarts de performance très marqués, une rotation sectorielle et des valeurs impressionnantes.

«L’environnement actuel est très favorable aux stratégies de performance absolue, particulièrement utiles dans un contexte de courbe de taux pentue.»

Que dire des marchés de taux?

Le taux moyen de la zone euro, basé sur le swap à 10 ans, s’établit à 2,7%, un niveau moyen raisonnable, mais avec des écarts marqués d’un pays à l’autre. L’Italie et le Portugal ont surperformé, tandis que la France a sous-performé avec un 10 ans OAT à 3,5% depuis mi-août Notez que le déclassement de la note de la France, si largement anticipé, n’a eu aucun effet notable. 

La perspective de plusieurs baisses de taux courts aux Etats-Unis permet de garder le 10 ans légèrement au-dessus de 4% seulement, ce qui reste très raisonnable au vu du niveau d’inflation et des montants d’émissions à venir. 

Vous paraissez très optimiste sur l’obligataire, en particulier avec la stratégie Absolute/Return. 

L’environnement actuel est très favorable aux stratégies de performance absolue, particulièrement utiles dans un contexte de courbe de taux pentue. La BCE a abaissé ses taux à 2%, tandis que le 10 ans français se situe à 3,5% et l’allemand à 2,7%. Après une longue période de pentes plates, ce contexte est propice aux arbitrages et de nouvelles opportunités apparaissent. Le marché du crédit est bien orienté: de nombreuses entreprises françaises empruntent désormais à des taux inférieurs à ceux de l’État. On observe également un peu de volatilité sur les CDS des entreprises, des mouvements liés à des émissions obligataires massives. C’est le cas en France et en Italie pour financer les déficits, et en Allemagne pour financer les grands plans d’infrastructures. Ce qui renchérit la partie longue de la courbe des taux. La tendance est similaire sur la dette corporate. Septembre pourrait devenir un mois record d’émissions corporates dans la zone euro, les émetteurs cherchant à anticiper une éventuelle remontée des taux, en France notamment. Les entreprises affichent une santé financière solide et le marché du crédit européen présente aujourd’hui un attrait particulier. La pente des taux rend le portage intéressant, avec des rendements de 4,5 à 5% sur dix ans pour des signatures notées BB.

Où en sommes-nous sur les marchés actions?

Côté actions, l’Eurostoxx 600 illustre la forte dispersion sectorielle: banques font +50% depuis le début de l’année, les médias –10%, l’automobile –5%, l’industrie +20%. Cette dispersion dans les indices et les secteurs se retrouve aux États-Unis comme en Europe: sous la surface, les rotations sectorielles et de valeurs sont impressionnantes. Nous privilégions les actions européennes, où la croissance reste modeste mais les valorisations bien plus attractives qu’aux États-Unis. Cette année, l’Europe affiche même la meilleure performance en dollars. Il s’agit désormais de rééquilibrer les portefeuilles trop US, à la fois sur le plan thématique et géographique, en réintroduisant également une exposition aux marchés émergents et à la Chine, qui avait disparu des allocations.

«Comme lors de la ruée vers l’or, ce sont en premier lieu les vendeurs de pelles et de brouettes qui profitent: Nvidia, Microsoft ou encore les data centers.»

Que dire des thèmes séculaires: l’IA par exemple?

La diffusion de l’intelligence artificielle n’a pas encore produit d’impact massif en termes d’amélioration de productivité, hormis dans quelques usages comme la traduction. Ce n’est pas encore un véritable game changer. Comme lors de la ruée vers l’or, ce sont en premier lieu les vendeurs de pelles et de brouettes qui profitent: Nvidia, Microsoft ou encore les data centers. Pour le moment rester positionnés sur ces acteurs-clés de l’infrastructure nous paraît raisonnable.

Et l’espace?

Les besoins en données et en connaissances issues de l’espace explosent: irrigation agricole, cartographie des forêts, suivi environnemental, ou encore télécommunications, les usages sont multiples. L’armée ukrainienne s’appuie sur la constellation de satellites de SpaceX, et les usages civils – de Starlink à Amazon en passant par les projets européens en orbite basse – ne font que commencer. En parallèle, l’exploitation de l’espace se privatise. Longtemps domaine réservé aux armées et aux pouvoirs publics, son usage devient quotidien, servant à la géolocalisation ou encore aux fonctions de sauvetage sur smartphone. Cette démocratisation permet aussi de réduire les coûts pour les États comme pour les industries. Si l’univers d’investissement reste limité, il se développe rapidement: quelque 200 valeurs aujourd’hui, contre quelques dizaines seulement il y a dix ans, à l’image de l’IA à ses débuts. Les applications sont innombrables: contrôle du trafic maritime, gestion des parkings, suivi de la production industrielle ou encore cartographie fine publiée par l’Agence spatiale européenne et enrichie par l’IA. Les satellites mesurent même la température des sols pour estimer la production de ciment sur certains sites. Nous ne sommes encore qu’au début d’une convergence majeure entre espace et traitement de la donnée satellite par l’IA.

Parlez-nous en quelques mots de LFDE en Suisse?

Nous sommes présents en Suisse depuis dix ans car La Financière de l’Echiquier (LFDE) a fait de ce marché un axe stratégique. La société vient de nommer Anne-Sophie Girault comme responsable du développement international, et basée à Genève. Sa mission sera d’accélérer la croissance en Europe. Nous prévoyons de renforcer nos effectifs commerciaux en Suisse avec un ou deux recrutements supplémentaires et d’élargir notre développement en Europe. Notre maison de gestion de conviction gère actuellement près de 27 milliards d’euros, essentiellement en actions et assure également la distribution du fonds de performance absolue de LBP AM, notre actionnaire.

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