Accélération de la croissance de l’industrie spatiale

Emmanuel Garessus

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Il existe encore peu de groupes cotés issus des nouvelles technologies spatiales avec des contrats avec le ministère de la défense, relève Mark Boggett, de Seraphim Space.

Les valeurs de la défense et de l’industrie aérospatiale présentent une performance à faire pâlir les 7 magnifiques. L’ETF VanEck sur l’industrie globale de la défense est en hausse de 45% en euros depuis le début de l’année. L’investisseur se montre convaincu par les promesses et les projets d’investissement dans ces secteurs. Or l’été n’a pas manqué d’informations majeures dans ce domaine. Mark Boggett, co-fondateur et CEO de Seraphim Space, premier groupe d’investissement mondial axé sur le secteur spatial, répond aux questions d’Allnews:

Quel a été l’événement majeur de l’été dans l’industrie spatiale?

Je parlerai plutôt de deux points majeurs. Premièrement, en Europe, il est évident que les gouvernements et les entreprises augmentent leurs capacités de défense. L’entreprise Iceye, une entreprise finlandaise spécialisée dans le lancement de micro-satellites et qui fait partie de notre portefeuille, gagne un gros contrat chaque mois, si ce n’est pas chaque semaine. Les clients viennent aussi bien de Pologne que d’Allemagne ou d’ailleurs. Les contrats sont habituellement de quelque 200 millions de dollars. Et toutes les nouvelles commandes ne sont pas nécessairement communiquées. Ce phénomène se retrouve pour d’innombrables autres entreprises. Les budgets sont revus à la hausse tant la demande pour le spatial est forte.

«Les droits de douane renchérissent les composants nécessaires à l’industrie spatiale.»

Et la deuxième information de l’été?

Le deuxième point majeur réside dans l’ouverture du marché des IPO aux Etats-Unis pour les actions de l’industrie spatiale. Ce marché reste fermé dans d’autres régions. Deux introductions en bourse se sont déroulées aux Etats-Unis: Voyager Technologies, une société que nous avons en portefeuille et qui a levé 409 millions de dollars lors de l’IPO, et Firefly Aerospace, qui a levé 868 millions de dollars et qui est devenu la plus grande IPO de l’histoire dans l’industrie spatiale avec une capitalisation boursière de 7,2 milliards. L’intérêt des investisseurs est considérable. Dans le cas de Voyager, l’IPO a été sur-souscrit 25 fois. Dans celui de Firefly, le prix et la taille de l’IPO ont été revus à la hausse.

Comment expliquez-vous l’écart entre les marchés d’IPO en Europe et aux Etats-Unis, sachant que les valeurs de défense sont aussi très recherchées en Europe?

Le phénomène est propre aux IPO, un marché presque fermé dans le monde et qui s’ouvre maintenant aux Etats-Unis. Il n’y a pas eu d’IPO dans la défense en Europe, mais comme d’habitude les Etats-Unis démarrent et l’Europe suit.

Est-ce que les bénéfices par exemple d’Iceye sont révisés à la hausse dans cette industrie?

Les bénéfices sont revus à la hausse, mais comme cette société est encore privée, même si elle est certes un leader du marché, elle n’est pas suivie par les analystes. L’entreprise a déjà fait une levée de fonds pre-IPO l’année dernière et elle compte de nombreux investisseurs. Son taux de croissance dépasse les plans les plus ambitieux. Ses clients sont souvent des nations européennes en quête de satellites qu’ils entendent gérer eux-mêmes , mais aussi les partager avec d’autres pays sur la base des mêmes données.

Iceye est une entreprise finlandaise. L’IPO s’effectuera-t-elle en Europe?

L’entreprise ne fait pas de commentaire à ce sujet.

L’année 2025 est celle des droits de douane. Est-ce que les droits de douane pénalisent l’industrie spatiale et de la défense?

Les droits de douane sont des taxes sur les affaires. Ils incitent les entreprises européennes à mener leurs affaires en Europe plutôt qu’aux Etats-Unis. Beaucoup se demandent s’ils deviendront permanents ou non, mais les changements qu’ils impliquent sont significatifs. Ils modifient les marchés et poussent les entreprises qui commercialisent leurs produits aux Etats-Unis à y établir des structures de production.

Est-ce que les marges des entreprises de l’industrie spatiale sont réduites à cause des droits de douane?

Les droits de douane renchérissent les composants nécessaires à l’industrie spatiale. Finalement, ils encouragent les entreprises à se renforcer en Europe ou à créer des structures aux Etats-Unis pour y vendre leurs produits.

Est-il plus difficile de délocaliser une entreprise spatiale aux Etats-Unis qu’un spécialiste de la consommation courante?

Non, de façon surprenante. Il est difficile de sortir des produits de défense hors des Etats-Unis, mais il est facile d’y entrer surtout si des capitaux américains soutiennent votre entreprise ou en sont les actionnaires majoritaires.

«Le changement qui intervient en Europe en matière d’investissements dans la défense n’est pas prêt de s’arrêter.»

Est-ce que le formidable succès des IPO américains dans la défense est un symptôme de bulle boursière?

Je ne crois pas que cela soit le symptôme d’une bulle spéculative, mais plutôt la preuve de l’intérêt significatif des investisseurs pour une catégorie d’actifs peu disponibles. Il existe beaucoup d’entreprises spatiales traditionnelles mais peu de groupes cotés issus des nouvelles technologies spatiales avec des contrats avec le ministère de la défense. S’il en existe, on les trouve au sein des SPAC, des structures parfois considérées comme toxiques.

Ces IPO ne sont pas les signes d’une bulle. Nous assistons à l’ouverture d’un marché, à un ruisseau qui ne demande qu’à grandir et à se transformer en rivière puis en fleuve.

La partie commerciale de l’industrie spatiale représente les trois quarts du marché. Est-ce que cette proportion devrait diminuer à l’avenir?

Non, au contraire. Elle devrait continuer de croître. Toutes les grandes sociétés de conseil comme Deloitte, KPMG ou Accenture ont établi des unités spécialisées dans le spatial au sein de leurs conseils. Elles discutent maintenant avec les entreprises leaders des différents secteurs commerciaux. Elles leur demandent comment elles utilisent l’industrie spatiale et quels sont leurs plans? La réponse des leaders de ces organisations est généralement: aucunement. Elles leur suggèrent diverses pistes pour intégrer le spatial à leur système d’information pour économiser, mieux se différencier des concurrents, mieux servir leurs clients. Ces 3 ou 4 prochaines années, les entreprises de toutes les industries intégreront donc le domaine spatial à leurs projets.

Quels seront les premiers clients à se lancer?

Je pense par exemple à l’industrie automobile, laquelle souffre grandement des droits de douane. Porsche vient d’annoncer ses intentions de se lancer dans l’industrie de la défense et de mieux protéger ses revenus et ses profits. Mais je pense que toute industrie est touchée.

Je reprendrais l’exemple d’Iceye pour mieux comprendre.

Iceye permet d’avoir des radars qui observent la terre avec une résolution exceptionnelle. Avec ses 52 satellites, elle peut analyser chaque m2 chaque heure et percevoir tous les changements possibles à l’aide de l’intelligence artificielle. Qu’il fasse jour ou nuit, qu’il pleuve ou qu’il y ait du brouillard. Avec les progrès en cours, ces observations passeront à chaque demi-heure, chaque minute et bientôt au temps réel. Regardez l’exemple du GPS, aujourd’hui utilisé par chaque industrie sous d’innombrables formes. Qu’il s’agisse de la logistique, de l’industrie du gaz, de l’assurance ou d’autres. Toutes ces industries utiliseront les données d’Iceye parce qu’elles sont plus riches. Plutôt que de savoir où sont les choses, il sera possible de les contextualiser. Les entreprises qui utilisent les GPS passeront à la nouvelle génération et à des nouvelles données enrichies et en temps réel.

Le taux de croissance de l’industrie spatiale globale atteint 8%. Est-ce que ce taux s’accroît?

Nous assistons à une accélération de la croissance. Pensez à l’élément de la défense et aux investissements entrepris dans ce secteur. Nous pouvons très bien imaginer que la croissance soit à deux chiffres l’année prochaine et se maintienne à ce taux.

Les statistiques montrent que les conflits augmentent. Est-ce que la fin de la guerre en Ukraine modifierait les perspectives de l’industrie spatiale?

Non. Le changement qui intervient en Europe en matière d’investissements dans la défense n’est pas prêt de s’arrêter. Les Etats-Unis représentaient les deux tiers des dépenses de l’OTAN. Les pays européens doivent maintenant prendre le relais. Si la guerre en Ukraine devait prendre fin, je pense que la Russie considérerait d’autres pays voisins. La confiance envers la Russie ne dépendrait pas de la fin de la guerre en Ukraine.

La Russie en profiterait pour reconstruire ses stocks d’armement et peut-être ré-essayer une offensive. Le génie est sorti de sa boîte.

Il faut savoir que l’Europe est totalement sous-équipée en termes de satellites d’observations, de reconnaissance et de surveillance. Elle dépend entièrement des Etats-Unis. L’Europe n’est pas capable de protéger ses actifs. Après avoir reconnu ses lacunes, il faut qu’elle passe à l’action et investisse. Les pays européens dépensent de Starlink. Elle a besoin de développer une alternative. Mais à court terme, il y aura peu de changements.

Comment se développe Seraphim?

Nous sommes aux trois quarts de notre objectif et il reste deux mois. Nous sommes très satisfaits. La demande est forte, en particulier de l’Allemagne, mais pas uniquement.

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