Ne pas lâcher l’accélérateur

Beat Thoma, Fisch Asset Management

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Les investisseurs sont de plus en plus nerveux: le glas de la croissance conjoncturelle et de l’euphorie des marchés financiers aurait-il sonné?

Après dix ans d'essor, les investisseurs sont de plus en plus nerveux: le glas de la croissance conjoncturelle et de l’euphorie des marchés financiers aurait-il sonné? Ce système globalement fragile, avec son gonflage de la masse monétaire, pourra-t-il échapper au crash si les banques d’émission le privent de son oxygène et les guerres commerciales sont imminentes? Les investisseurs peuvent respirer: dans la situation actuelle, l’essor peut parfaitement se poursuivre.

Navigation à moyen terme dans un brouillard épais: pas de danger immédiat de crash

Il est certes impossible de faire un pronostic précis pour la fin de l’année. Les prévisions du marché financier ne sont de toute façon qu’une forme simple d’illusion de contrôle. Cela étant, il existe une série d’indicateurs très éprouvés permettant pour le moins à moyen terme de naviguer de façon efficiente dans un épais brouillard. C’est pour cela que nous ne voyons très clairement pas de danger de crash immédiat. Au moins pour le moment, il existe différentes lueurs d'espoir. Pour les investisseurs, il serait donc prématuré de procéder aujourd’hui à une réduction nette de leur risque de portefeuille.

Le multiplicateur monétaire des USA grimpe déjà depuis trois ans,
alors que l’Europe se stabilise voire inverse la tendance.
Aperçu révélateur des multiplicateurs monétaires

Dans un premier temps, il vaut la peine de jeter un œil sur la situation monétaire initiale du système, et en l’espèce notamment sur l’évolution des multiplicateurs monétaires, qui sont extrêmement importants. Il s’agit d’un indicateur curieusement peu pris en compte, qui ne peut être manipulé par personne (ni même par les banques d’émission) et par conséquent des plus fiables. Les multiplicateurs monétaires sont un étalon pour la création de monnaie du système bancaire privé. Ils montrent ce que le cycle du crédit privé fait de l'argent mis à disposition par la banque d’émission. Les multiplicateurs monétaires comprennent notamment une partie de l’octroi par les banques de crédits aux investisseurs et entrepreneurs du secteur privé. Le multiplicateur monétaire des USA grimpe déjà depuis trois ans, alors que l’Europe, après un long et dangereux recul, se stabilise voire inverse la tendance à présent. Seul le Japon est encore un peu hésitant. Cette hausse a lieu malgré une politique monétaire de plus en plus restrictive. Soit, formulé autrement: l’argent que la banque centrale écarte du cycle est plus que compensé par la création de crédit des banques privées. Cela est extrêmement positif.

les banques d’émission sont sur la bonne voie, les attentes en matière d’inflation sous contrôle

Par ailleurs, il vaut la peine d’observer le «taux d'intérêt naturel». Lorsque les intérêts à court terme correspondent au taux théorique, la croissance conjoncturelle, l’inflation et le marché du travail sont dans un équilibre sain. Des intérêts plus élevés engendrent un effet de freinage, et vice-versa. Actuellement, les Fed Funds se situent selon l’estimation de la banque centrale encore très légèrement au-dessous, mais proche de l’équilibre. Il en va de même pour l’Europe et la Chine. Les banques d’émission sont dès lors sur la bonne voie, à savoir ni trop expansives, ni trop restrictives. Les attentes en matière d’inflation demeurent également sous contrôle. Il va sans dire qu’à court terme, un cours plus expansif serait encore meilleur pour les bourses. Cependant, les multiplicateurs monétaires en hausse susmentionnés sont utiles en ce qu’ils entraînent un assouplissement monétaire.

L’escarpement de la courbe des intérêts n’est rien d’autre qu’un indicateur
de l'interaction entre offreurs et demandeurs d'argent.
La courbe des intérêts: presque aussi bonne qu’un regard dans la boule de cristal

En combinaison avec un marché du travail américain très fort, il résulte globalement de ce qui précède un équilibre optimal entre croissance, approvisionnement monétaire et niveau des prix. Toutes ces évolutions s’expriment d’ailleurs dans le comportement de la courbe des intérêts: depuis plus de 70 ans, chaque récession a été annoncée à temps par un aplatissement complet (voire une inversion) de la courbe des intérêts, c’est-à-dire que les taux d’intérêt à long terme étaient au même niveau que ceux à court terme (voire au-dessous). Pour le moment du moins, ce n’est toutefois pas encore le cas. Certes, les courbes d’intérêts s'aplatissent aussi bien aux USA qu’en Europe, ce qui est très dangereux. Cela ne signifie toutefois pas que le signal de la récession est déjà donné. L’escarpement (ou la platitude) de la courbe des intérêts n’est donc rien d’autre qu’un indicateur de l'interaction entre offreurs et demandeurs d'argent. C’est pourquoi ces changements sont si fondamentaux et pertinents.

Avant d’en arriver à une chute de la conjoncture et à une baisse à long terme sur les marchés, les indicateurs mentionnés ici devraient d’abord se détériorer, notamment les courbes d’intérêts. Pour cela, il faut que les banques d’émission commettent des fautes grossières («policy mistakes») sous forme d’éloignement du «niveau naturel des taux d’intérêts» rompant l’équilibre. Jusqu’à présent, la plupart des crises ont été déclenchées ainsi.

Il n’existe pas non plus de grandes erreurs d’évaluation, que ce soit sur le marché des actions ou celui des crédits. Cela complète le catalogue des lueurs d'espoir. Ainsi, notre navigation montre actuellement que même après un essor de dix ans, le système économique et financier jouit encore d’un très bon équilibre, qui doit il est vrai se stabiliser de temps en temps à un niveau légèrement différent. Cela est en règle générale accompagné d’une volatilité accrue, mais d’ordinaire ne constitue justement pas le début de la fin. Il est donc encore trop tôt pour donner des coups de frein.